Les Petits Ruisseaux, Pascal Rabaté
Publié le 14 Juillet 2010
Emile (Daniel Prévost) et son copain Edmond (Philippe Nahon), tous deux retraités de la vie professionnelle et conjugale (l’un est veuf, l’autre divorcé), trompent la nuit de l’uniforme été en taquinant le gardon ligérien. Les gaules sont donc de sortie, mais la gauloiserie n’est pas de mise pour autant. Son tour viendra, moins graveleuse que rêveuse.
Emile est un tempérament mélancolique et semble définitivement calé dans son veuvage. Edmond, lui, est un gaillard assez fort en gueule qui pratique secrètement un art pompier dont les sujets sont pompés dans Playboy et dont les croûtes seront vouées aux flammes par un crétin de fils pas très fair-play – Emile sauvera deux nus des flammes qu’il accrochera dans sa chambre de part et d’autre d’un affreux crucifix (témoin d’un passé assumé).
Au café du coin ils retrouvent les habitués dont la fonction dans le film est essentiellement décorative. Cette bande de copains sentimentalise un peu niaisement Les Petits Ruisseaux. La séquence de la mise en bouteilles du pinard vaut cependant son pesant de Deschiens (la présence de Bruno Lochet n’y est peut-être pas pour rien) : un travelling répété plusieurs fois suit les diverses étapes de la mise en bouteille : l’un tire le vin (et une rasade en passant), l’autre introduit le bouchon et le troisième (Emile) colle l’étiquette « Groslot » (on rappellera que si le Groleau est un cépage noir du Val de Loire, le Gros-Lot est un cépage noir de l’Anjou).
Edmond calanche sans prévenir. Emile, auquel son copain venait de s’ouvrir de ses initiatives amoureuses ou sexuelles jusqu’alors dissimulées (Edmond rencontrait des femmes de son âge en pratiquant la danse de salon à Angers, loin de son bourg des bords de Loire), branche alors Lucie (Bulle Ogier), la partenaire du moment d’Edmond. Est-ce à dire qu’Emile a tiré le gros lot – le « Groslot » – (ou, si l’on veut, décroché la timbale) ? Peut-être pas, mais les petits lots en fleurs ou sur le retour (sur le retour : Bulle Ogier, Hélène Vincent – qui, depuis un certain long fleuve tranquille, est revenue à la source du cinéma français) qu’il croisera dans la suite du film réveilleront l’appétit lost d’Emile.
Les Petits Ruisseaux est-il un grand film ? N’est-il qu’une pagnolade en terre angevine ? N’est-il pas plutôt un bon téléfilm des familles ? Peu importe, au fond, et si l’on n’y voit qu’un copié-collé de la bande dessinée du même auteur, Pascal Rabaté, c’est que l’on est journaliste à Télérama (on a quelquefois envie de leur copier-coller un coup de pied au cul à ces incultes de papier : ceci est une vengeance personnelle).
Les Petits Ruisseaux flirte parfois avec le sensualisme d’un Jean Renoir. Il est permis de penser, par exemple, au Déjeuner sur l’herbe. Les personnages de Daniel Prévost et de Paul Meurisse sont certes issus de milieux sociaux que tout oppose – l’un est un ancien ouvrier horticole, l’autre un biologiste de haut vol – mais tous deux font sur le tard l’expérience d’une ivresse libératrice des sens et d’une prise de distance jubilatoire vis-à-vis des codes de la décence en vigueur dans leurs milieux (et leurs époques) respectifs. On accordera toutefois qu’au dieu Pan du Déjeuner sur l’herbe se substitue le plan beuh des Petits Ruisseaux et que là où Renoir convoquait les ressources de la mythologie et se réclamait nettement d’un panthéisme sensualiste Rabaté ne quitte jamais les rivages d’un naturalisme sans fard.
Plus sûrement, la comédie italienne des années 60 est une source d’inspiration pour l’auteur qui dans une note de production déclare : « J'aime beaucoup la comédie italienne, Scola, Risi, Rosi, Comencini, Fellini… Leur façon de peindre les travers des gens, de la société, sans mépris mais avec poésie. Une façon de sourire en montrant les dents. » Du coup, l’on se dit que la voiturette orange (modèle boite à savon) qu’Emile conduit avec application est l’antithèse de la Lancia blanche (modèle Aurélia sport super compressée) que, dans Le Fanfaron (réalisation : Dino Risi ; scénario : Ettore Scola), le personnage de Vittorio Gassman lançait à toute berzingue dans la campagne romaine. Les rôles sont ici inversés : le conducteur est sage tandis que le passager enrage contre les automobilistes de passage. Dans Le Fanfaron, le passager (Jean-Louis Trintignant) est l’otage initialement coincé – mais de plus en plus ravi au fil du film – d’un fou du volant qui éructe contre tout ce qu’il croise sur la route. Dans les deux films, on assiste au retour de l’un des personnages sur les lieux de son enfance (pèlerinage qui participe d’une prise de conscience d’un décalage entre la réalité et l’image qu’on s’en fait). Il est à noter cependant que les rentes laborieuses (contexte des Petits Ruisseaux) ont pris le relais des Trente Glorieuses (contexte du Fanfaron).
Jean-Luc Jousse