Carlos, le film (Olivier Assayas)
Publié le 29 Juillet 2010
A Cannes, Carlos, hélas, n’était pas en lice. La grande vadrouille européenne et proche-orientale du célèbre terroriste révolutionnaire pro-palestinien devenu mercenaire à la solde des services secrets du bloc de l’Est (Hongrie, Roumanie, Allemagne de l’Est) méritait une mise en lumière autrement plus éclatante qu’une projection en séance spéciale.
Carlos, le film dont la durée n’est que 2h 45mn – au lieu des 5h 30mn de la version tournée en 35 mm scope présentée à Cannes et diffusée en trois épisodes sur Canal + au mois de mai dernier – conquiert, subjugue, hypnotise le spectateur !
De quoi Carlos est-il le nom, pourrait-on parodiquement s’interroger ? Est-ce celui d’un bad young boy des années 70 à une époque où les Badiou and Co jouaient les terreurs intellectuelles françaises en s’ébrouant dans les rizières du maoïsme, où Sartre rendait visite dans sa prison à Andréas Baader et, en sortant, portait un jugement définitif sur le phare de la FAR (Fraction Armée rouge) : « Quel con ! » ? Et Carlos, le film ? Est-ce le nom d’un film américain français, comme on peut le lire ici ou là ?
Dans son dernier film, Olivier Assayas, cinéaste de la mondialisation, c’est-à-dire de la liquidation du monde (cf. L’heure d’été, précédemment chroniquée par nos soins), dépeint Carlos en « rock star du terrorisme » (selon les mots d’OA lui-même) qui n’existe que dans la lumière médiatique… Le Carlos d’Assayas n’est pas un discoureur. C’est un corps corruptible qui carbure au sexe et au whisky, un corps lancé dans la géopolitique de la fin du XXème siècle. Edgar Ramirez, acteur de même nationalité que le personnage qu’il incarne, est un Carlos très convaincant. Notons que les acteurs du film sont de la même nationalité que leur personnage à l’écran et parlent leur langue d’origine.
Nous sommes dans l’après-68. Le gauchisme européen opte pour la lutte armée. Ilich Ramirez Sanchez, qui a grandi dans une riche famille vénézuélienne, fait irruption sur la scène européenne. On le connaît sous le pseudonyme de Carlos. Il rejoint le FPLP (Front populaire de libération de la Palestine) en juillet 1970. Le film suit de façon linéaire la carrière internationale de Carlos depuis les premiers attentats à Londres et le meurtre de deux inspecteurs de la DST à Paris le 27 juin 1975 jusqu’à son arrestation le 14 août 1994 à Khartoum au Soudan et son exfiltration en France sous la houlette du général Rondot.
La prise d’otages à Vienne en décembre 1975 des ministres de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) est le grand moment hypnotique du film.
Le sort des ministres du pétrole iranien et saoudien est semble-t-il scellé. Pour complaire au pouvoir irakien, et plus spécialement à un certain Saddam Hussein, ces deux là doivent être éliminés. Un vrai suspens tient le spectateur en haleine (qui se souvient du dénouement de la prise d’otages dans la réalité historique ?). Carlos et ses acolytes obtiennent du gouvernement autrichien la mise à disposition d’un moyen-courrier qui les déposera avec leurs otages à Alger (l’idée étant de rallier Bagdad depuis cette base amie). Les négociations avec le pouvoir algérien sont plus difficiles que prévu. Carlos n’obtient pas le long-courrier qui le conduirait directement à Bagdad. Il décide alors de quitter Alger et de se poser à Tripoli. Or Carlos a tué un diplomate libyen lors de la prise d’otages à Vienne. Il est prié de retourner illico d’où il vient…
Carlos, le film est une fiction précisément documentée qui ne détourne la réalité que pour satisfaire à certaines exigences scénaristiques. Olivier Assayas prend parfaitement en otage le spectateur qui, victime (consentante) du syndrome de Stockholm, fait corps avec le film. Carlos, le personnage, lui, est en quelque sorte axiologiquement neutralisé. Le film n’en fait ni une incarnation du mal absolu ni une figure à laquelle le spectateur pourrait s’identifier. C’est à l’action que l’on s’identifie.
Cela dit, si on est immergé dans l’action lors de la prise d’otages à Vienne – véritable plat de résistance qui dure environ une heure –, on est plus à distance de l’action lorsque sont présentées, de façon parfois très elliptiques, les pérégrinations ultérieures de Carlos : le montage réalisé pour la version cinéma ne permet pas toujours de saisir l’évolution du personnage durant les années 80. Nous savons qu’il s’est marié avec Magdalena Kopp, membre des Cellules révolutionnaires allemandes, dont il a une fille, et qu’il délaissera peu après. Nous savons qu’associé à Weinich – lui aussi membre des Cellules révolutionnaires – il fut impliqué dans une série d’attentats sur le sol européen au service de la Syrie. On comprend davantage en quoi la fin de la guerre froide (la chute du mur de Berlin) fragilise Carlos qui est contraint à l’exil au Soudan avec sa nouvelle épouse jordanienne après le lâchage de la Syrie.
Le film d’Assayas, tout en se situant sur le terrain de l’action bien davantage que sur celui de la psychologie – le film n’explicite jamais les motivations de Carlos –, traite de la géopolitique de la fin du XXème siècle et nous fait entrevoir comment l’Etat moderne secrète le terrorisme comme son hôte indésirable mais aussi comme sa part maudite et son alter ego grimaçant – tous deux recourent à la terreur : l’un pour faire régner l’ordre et la sécurité, l’autre pour introduire le chaos et le non-sens.
Jean-Luc Jousse