Le Soupirant, Pierre Etaix
Publié le 26 Février 2011
Actuellement en tournée dans le pays, l’œuvre intégrale de Pierre Etaix, photochimiquement et numériquement restaurée, juridiquement sauvée des eaux (depuis 1996 le cinéaste n’avait plus aucun droit d’exploitation sur ses films), fait halte ces jours-ci sur les bords de la Maine – amputée toutefois de Yoyo, film emblématique de son auteur, auquel n’a été consacrée qu’une seule séance lors du Festival Premiers Plans 2011 et de sa rétro burlesque riquiqui (mais cela suffit, semble-t-il, à justifier qu’il ne figure pas dans les choix de programmation locaux, choix de plus en plus low cost).
Si les courts-métrages de Pierre Etaix ne sont que d’aimables divertissements, le premier des cinq longs-métrages – Le Soupirant, prix Louis Delluc 1962 – vaut assurément le détour.
Personnage littéralement lunaire, d’une suprême élégance, astre au physique affuté, Pierre est pour ses parents le naufrage de leur vie, un désastre galactique : il est célibataire, trop éthéré sans doute, ce rejeton de la bourgeoisie.
La mère (de la pire espèce, ou presque) dépêche le père (sans épices, mais versé dans les spiritueux) : Pierre doit comprendre que l’heure de prendre épouse est venue. Le père missionné s’exécute. Pierre, qui n’est pas contrariant, sort de sa chambre, croise la jeune fille au pair (danoise, ou c’est tout comme) de la maison et lui demande si elle veut bien l’épouser. La barrière linguistique ne permet pas à Pierre de se faire comprendre de la scandinave (il est trop tôt pour que le charme opère). Pierre, pas râleur pour un sou, erre alors dans les rues de Paris, observe les amoureux seuls au monde sur le Pont des Arts, se risque dans les caves de Saint Germain des prés.
Il fait une rencontre alcoolisée mais son éducation ne lui permet pas d’éconduire la jeune femme dont l’éthylisme est tonitruant. Il perd dans cette affaire un soulier et quelques liasses de billets. Lasse de brailler, la jeune femme s’endort. Il la raccompagne et s’éclipse tant bien que mal. Quelques jours plus tard, s’imaginant être la chaussure qui convient à ce pied là, elle lui propose une partie de campagne et n’explique rien (où est le mal ?). Il tente de la semer sans succès, n’assume rien pour autant, mais ne peut refuser le thé à domicile. Tandis que la jeune femme s’affaire en cuisine, il ouvre un meuble se trouvant face au canapé du séjour, allume la télévision que ce meuble abrite et tombe en pâmoison devant une chanteuse, mirage cathodique, miracle de l’amour.
Pierre n’aura de cesse dès lors de rencontrer la chanteuse adulée, star inaccessible, risiblement gardecor(ps)isée. S’introduisant non sans mal dans les coulisses du music-hall où se produit la chanteuse il déclenche une série de catastrophes, le tout s’achevant par une déconvenue qui lui décille les yeux… Cette séquence peut faire penser aux mésaventures du capitaine Haddock dans les coulisses du Music-Hall-Palace au début des 7 boules de cristal : Haddock, désormais installé à Moulinsart, ayant provisoirement remisé sa tenue de marin et arborant une tenue de soirée, bref, faisant assaut d’élégance vestimentaire (n’oublions pas le monocle), est tellement piégé par les faux-semblants et perdu dans le labyrinthe des apparences qu’il en devient presque muet, c’est-à-dire qu’il n’est plus qu’un corps burlesque qui se cogne encore et encore au réel aussi bien qu’à ses doubles, un corps en bute à tous les éléments du décor. Notons par ailleurs que le gag du sparadrap forgé par Hergé dans L’affaire Tournesol est repris sous une forme timbrée dans Rupture, le premier court-métrage de Pierre Etaix donné dans le même programme que Le soupirant.
Faut-il dire que Le Soupirant est un film burlesque et « poétique », que sous Pierre Etaix soupire Tati (dont, plus que Jérôme Deschamps, il est le véritable neveu artistique) et que Buster Keaton n’est pas loin (ce qui ne fait pas pour autant des films d’Etaix des blockbusters qui tonnent, mais plutôt des métrages qui étonnent).
Jean-Luc Jousse