Le Discours d'un roi, Tom Hooper
Publié le 1 Mars 2011
Le Discours d’un roi ne restera certes pas dans l’Histoire. Je ne parle évidemment pas du discours radiotélévisé prononcé dimanche soir par notre roitelet hexagonal frappé de mamnésie foudroyante – une pathologie que nulle nosographie ne répertorie à ce jour –, je ne parle pas non plus de ceux éructés depuis une semaine par Mouammar Kadhafi, discours qui nous laissent sans voix. Non, je parle du film de Tom Hooper, mais aussi du discours de déclaration de guerre lui-même prononcé radiophoniquement par le roi Georges VI, père de l’actuelle reine d’Angleterre, Elisabeth II.
La réception critique du Discours d’un roi [The King’s Speech] prête cependant à un certain malentendu. Nous l’allons montrer tout à l’heure, c’est-à-dire tout de suite.
Le malentendu critique vient peut-être du titre (du film) lui-même. Des revues de cinéma ou qui accordent au cinéma une place importante dans leurs colonnes, revues qu’il m’arrive de feuilleter, éreintent le film de Tom Hooper. On lui reproche, outre son académisme – et sur ce point on ne peut guère donner tort à la critique –, de regarder l’Histoire avec le petit bout de la lorgnette.
Dans les Inrockuptibles, Vincent Ostria soumet le film (et son sujet royal) à l’épreuve de la guillotine. Il parle d’une « tragi-comédie archaïque et racoleuse », de « navet publicitaire au puissant parfum de naphtaline ». V.O. nous explique que le film séduit du fait de « son style visuel ultraclinquant ». Et de fermer le ban : « Il faut arrêter de raconter des fables de midinettes, surtout si elles mêlent avec une telle duplicité manipulatrice la dérision et l’apitoiement ».
Dans les Cahiers du cinéma Vincent Malausa écrit, lui : « Dans le genre machine à oscars, Le Discours d’un roi se pose là, par l’académisme de son travail de reconstitution historique, son intrigue à faire se pâmer les lectrices de Gala et son casting lourdement théâtreux ». V.M. dénonce même « le final en chantilly légèrement embarrassant », ou encore « le happy end légèrement obscène » (il faudrait qu’on m’explique ce dernier concept).
Pour dire mon sentiment : V.O. et V.M. moralisent niaisement et lourdement. Ces petits marquis de la critique qui ne font pas dans la dentelle me semblent appliquer à la lettre (et contre l’esprit, bien sûr) la célèbre phrase de Godard (à moins qu’elle ne soit de Luc Moullet) : « un travelling, c’est une affaire de morale », et travestissent ainsi la pensée du sombre génie des alpages helvétiques. Le final « en chantilly » (sic) est, en effet, un travelling aussi long qu’une haie d’honneur hollywoodienne. Cela en fait donc une séquence certes lourdingue mais pas un « happy end légèrement obscène ».
On l’aura compris, je ne souscris ni à l’aversion V.O. ni à l’aversion V.M. (et pas davantage, cela va sans dire, à la V.F.).
La critique susmentionnée fait (tout bonnement) fausse route. Car Le Discours d’un roi n’est tout simplement pas un film historique ou qui se propose d’une manière quelconque d’apporter un éclairage sur l’histoire (est-ce que le Marie-Antoinette de Sofia Coppola – chroniqué ici-même – célébré par ces mêmes critiques, ou, s’ils n’étaient pas nés, par quelqu’un des leurs, est un film historiquement éclairant ?). Les jalons historiques (l’abdication d’Edouard VIII en 1936, moins d’un an après son intronisation, la démission du Premier ministre, Stanley Baldwin, en 1937 pour cause de fourvoiement historique – on se plaît à rêver que notre premier de la classe, le sinistre Fillon, en prenne de la graine) n’ont dans le film de Tom Hooper guère d’autre fonction que scénaristique. C’est Churchill (lui aussi affligé de bégaiement, mais néanmoins brillant orateur) qui compte sur la scène de l’Histoire, ce n’est pas Georges VI.
Alors, de quoi est-il question dans Le Discours d’un roi ? Comme son titre (aussi bien en V.O qu’en V.F) l’indique ce film traite du langage et du pouvoir, du bégaiement d’un roi et de l’histoire d’un bégaiement (mais non pas du bégaiement de l’Histoire).
De même que Mitterrand consultait (et plus si affinité) secrètement une astrologue (adoubée universitairement depuis lors par le malfaisant Maffesoli, dandy pitoyable et crypto-nietzschéen quasi-frontiste), de même le futur Georges VI consultait secrètement un charlatan nommé Logue se faisant passer pour l’orthophoniste qu’il n’était pas statutairement (et lui aussi anobli sur le tard).
Logue (du grec logos : parole, raison) est l’homme de la situation. Logue – sans blague, c’est son vrai nom – est (du moins dans le film) un mythomane d’origine australienne qui permettra au logos royal de s’incarner. Acteur raté qui rêvait de briller sur les planches, il se voit confier la mission de mettre en scène sur le théâtre de l’Histoire un individu qui, par nécessité dynastique, doit tenir un rôle pour lequel il n’a pas d’appétence particulière.
Photo : Logue
Oui, ainsi que signalé précédemment, le prince Albert d’York, futur Georges VI, est bègue (mais qui ne le sait aujourd’hui ?). La future reine, sous un nom d’emprunt, se présente chez Logue (qui jouit donc d’une réputation certaine). Dans la grande pièce défraîchie où elle pénètre elle ne rencontre âme qui vive. Il faut dire que Logue défèque et ne s’en cache pas : « Je suis aux cabinets », hurle-t-il. Effet comique garanti. Mais peut-être aussi relecture de la théorie Kantorowiczienne des deux corps du roi. Logue n’est certes pas le roi, mais n’en sera-t-il pas la doublure ? Evoquant quelques uns des rois de la littérature (Shakespeare, Joyce, Beckett), Pierre Michon écrit : « Le roi, on le sait [depuis Kantorowicz, donc], a deux corps : un corps éternel, dynastique, que le texte intronise et sacre (…) ; et il a un autre corps mortel, fonctionnel, relatif, la défroque, qui va à la charogne, qui s’appelle et s’appelle seulement Dante et porte un petit bonnet sur un nez camus, seulement Joyce et alors il a des bagues et l’œil myope, ahuri (…). Ou il s’appelle seulement et carcéralement Beckett et dans la prison de ce nom il est assis en automne 1961 devant l’objectif de Lutfi Özkök, Turc, photographe (…). Ce Turc a pour manie, ou métier, de photographier des écrivains, c’est-à-dire, par grand artifice, ruse et technique, de tirer le portrait des deux corps du roi, l’apparition simultanée du corps de l’Auteur et de son incarnation ponctuelle, le Verbe vivant et le saccus merdae. Sur la même image. » (Corps du roi, Verdier, 2002).
Beckett, photographié par Lutfi Özkök
Nous le savons, les vrais écrivains bégaient la langue (et Beckett, qui n’est pas le moindre des écrivains, est notamment l'auteur de L’innommable ou encore de Cendres dans lequel il écrit :« Tu seras seul au monde avec ta voix, il n’y aura pas d’autre voix au monde que la tienne »).
George VI, par le truchement de Logue, ne fera certes pas sonner les grandes orgues de l’Histoire, mais se réconciliera avec sa glotte. Ce qui, en somme, sera son vrai titre de gloire.
JLJ

