Le Discours d'un roi (suite)

Publié le 2 Mars 2011

Je tiens à rassu-surer tous ceux qui lisent mes élu-cul-culbrations cinéphiliques : je ne bé-bé-bégaie pas (du moins pas encore, pas assez, cessez sine die ces citations citadines si ce n’est du ciné, c’est pour ça que vous n’êtes pas payé, vos papiers sont-ils en règle, pliés, dépliés, leibniziens, deleuziens ?).

 

Une voix amie me fait remarquer que si ma lecture du Discours d’un roi lui semble plutôt convaincante il est dommage cependant que je ne parle pas davantage du film. Et comme il m’était apparu également que je sacrifiais (un peu) le film sur l’autel des digressions littéraires (ce dont je ne me repends nullement), je livre quelques remarques complémentaires.

 

En y réfléchissant davantage, c’est même une évidence, le film de Tom Hooper, tout hollywoodien qu’il soit n’en est pas moins une parfaite illustration de la théorie des deux corps du roi. Ainsi, afin de lever les inhibitions du roi, Logue l’exhorte-t-il : « On défèque aussi avec la langue ». Aussitôt Georges VI, à gorge déployée, dit « fuck » et redit « fuck », hurle « shit » et même le chante.

 

Il faut voir également comment Logue démine la pompe royale lorsque, usurpant tel un sacripant la place de son illustre patient sur le trône qui doit consacrer royalement Georges VI (et chacun connaît le double sens du mot « trône »), il se paie un morceau de pur cabotinage (et nous gratifie d’une séquence de pure comédie).

 

Après le discours officialisant l’entrée en guerre de l’Empire britannique, discours prononcé le 4 septembre 1939 (Chamberlain, le premier ministre, avait prononcé le sien la veille), le roi se dirige vers le balcon pour saluer la foule ; mais le dernier cadrage du film revient à Logue, doublure et « défroque » royale.

 

Pour une lecture ni leibnizienne, ni deleuzienne, mais foucaldienne du Discours d’un roi on peut se reporter à L’ordre du discours, leçon inaugurale au Collège de France prononcée par Michel Foucault le 2 décembre 1970 : « Dans le discours qu’aujourd’hui je dois tenir (…) j’aurais voulu pouvoir me glisser subrepticement. Plutôt que de prendre la parole, j’aurai voulu être enveloppé par elle, et porté bien au-delà de tout commencement possible. (…) J’aurais aimé qu’il y ait derrière moi (…) une voix qui parlerait ainsi : "Il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, il faut dire des mots tant qu’il y en a, il faut les dire jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent (…)." Il y a chez beaucoup, je pense, un pareil désir de n’avoir pas à commencer, un pareil désir de se retrouver, d’entrée de jeu, de l’autre côté du discours, sans avoir eu à considérer de l’extérieur ce qu’il pouvait avoir de singulier, de redoutable, de maléfique peut-être. A ce vœu si commun, l’institution répond sur le mode ironique, puisqu’elle rend les commencements solennels, puisqu’elle les entoure d’un cercle d’attention et de silence, et qu’elle leur impose, comme pour les signaler de plus loin, des formes ritualisées ».

 

Nous savons que Foucault aimait le cinéma aussi bien à domicile (avec écran, projecteur et stupéfiants) que dans les salles. Mais ceci est une autre histoire que narrent Patrice Maniglier et Dork Zabunyan dans Foucault va au cinéma, histoire qui n’a plus rien à voir, encore une fois, avec mon sujet…

 

JLJ

Rédigé par immarcescible

Publié dans #cinéma

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F
<br /> Bien vu, ou bien entendu, comme d'habitude !<br /> Le passage bouffon (faute avouée est auto-pardonnée) amène à se demander si Logue n'est pas un bouffon inversé (intuition que je ne suis pas en mesure de développer, mais qui me séduit, alors j'en<br /> fais part. Pour rire).<br /> <br /> <br />
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J
<br /> Selon toute apparence, l’éminent (quoique formaliste) FM communique publiquement, avec la hauteur de vue que nous lui connaissons, ce qui souterrainement se trame dans sa boîte crânienne, véritable<br /> caverne platonicienne aux couleurs des mille et une nuits.<br /> Si je comprends bien la parenthèse finale, la relation entre Logue et G VI (non G IV ni G trop bu – et je ne parle pas du point G qui, aux dires de certains chercheurs [mais ont-ils cherché dans la<br /> bonne direction ?], a disparu des radars de la science : le point G, l’ajourné de la femme…) serait mâtinée d’homosexualité et, par le jeu des lieux de tournage communicants, la pompe royale ne<br /> serait que la transposition métaphorique de pratiques buccales que la décence m’interdit de caractériser davantage.<br /> Pour en (re)venir à des propos moins bouffons, j’exprimerai un relatif désaccord sur la soi-disant inutilité de la parole royale : à l’heure des médias de masse le roi (ou celui qui en tient lieu)<br /> ne peut tout simplement pas se taire. Une scène montre d’ailleurs Georges V sermonnant son deuxième fils, le prince Albert d’York : « Aujourd’hui, il ne suffit plus de se montrer ; il faut parler<br /> ».<br /> Au trébuchet de la radiodiffusion les mots issus de la bouche royale sont lestés d’un poids que le moindre faux-pas – bégaiement, lapsus, etc. – transforme en pièges redoutables.<br /> Il faut toujours en revenir à Machiavel, ce chantre de l’illusionnisme et du théâtre politiques : « Les hommes jugent plus par les yeux que par les mains, car si n’importe qui peut voir, bien peu<br /> éprouvent juste. Le Prince doit tenir le peuple à bonne distance. Or rien n’abolit davantage les distances qu’une parole défaillante (ou – mais c’est une autre histoire – une parole décomplexée et<br /> affranchie de toute noblesse : une parole ig-noble).<br /> <br /> <br />
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F
<br /> Je vais avancer une hypothèse dont j'ignore la pertinence. Par prudence, je préviens. Il me semble que les oppositions entre le caché et l'apparent, le bas et le haut, le privé et le public, sont à<br /> l'oeuvre dans le film, avec pour élément dynamique qui opère l'unité des opposés la parole.Il me semble que c'est en un lieu caché, souvent en bas, de manière privée, que la parole cherche à<br /> trouver sa voie (pas sa voix, même si on pourrait, pourquoi pas, travailler ça aussi), et que en plein jour, en public, dans une position éminente (en haut, par conséquent) elle peut disparaître<br /> parce que le sens s'impose dans son évidence, et que si elle est maintenue c'est (par un jeu de réciprocité) pour confirmer sa puissance et en même temps son inutilité (le roi paraît, il pourrait<br /> se taire, et s'il prononce un discours lors de son couronnement, on n'a même pas à le montrer). La différence de taille, de statut, de reconnaissnce, entre Logue et G IV renforce cette hypothèse.<br /> Tout ceci est bien formel, je le reconnais. Ou platonicien, éventuellement. Et il me semble que cela ne fait que confirmer l'analyse JLJienne (disons que mes propos portent certainement l'empreinte<br /> de sa lecture, mais que j'ai cherché à éviter tout emprunt. Puisque j'y suis, j'ai trouvé l'acte manqué "orthographique" de la commentatrice ainsi que l'incise sur le décor éclairant sur les<br /> relations entre Logue et G VI ; mais n'étant pas suffisamment au fait des grilles de lecture psychanalytiques, je m'arrêterai ici).<br /> <br /> <br />
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