I wish I knew, histoires de Shangai (Jia Zhang Ke)
Publié le 12 Février 2011
I wish I knew, histoires de Shanghai
Film de Jia Zhang Ke
Les premiers plans du film sont d’une beauté envoutante. Des grues portuaires élèvent dans un ciel doucement gris leurs silhouettes et massives et graciles. Un bateau-bus avance lentement dans la baie de Shanghai. Dans les recoins anciens de la ville des vieilles jouant aux dominos jettent un regard furtif en direction de la caméra mais n’en continuent pas moins l’accomplissement du rituel. Le cinéaste filme en contreplongées les quais, les ponts, isole quelques passants, encombre la partie inférieure de l’écran de rebords, obstacles naturels rencontrés par la caméra, ce qui a pour effet de donner aux sujets filmés une coloration mystérieuse puisque la présence massive du réel les irréalise en quelque sorte. On peut penser à Vermeer qui encombre très souvent le premier plan de ses tableaux de lourds tapis, d’étoffes foncées et froncées, de rideaux qui allégorisent les sujets (pour ne citer que les tableaux les plus connus : L’astronome, Le géographe, Jeune femme lisant une lettre, La femme au luth, La peinture), créant ainsi lui aussi du mystère sur lequel tant de critiques se sont penchés (dont, bien sûr, le regretté Daniel Arasse).
Tel est le versant pictural de ce somptueux documentaire qui plutôt que nous immerger dans la ville tentaculaire et spectaculaire nous offre les pièces d’un puzzle dont nous ne sommes pas sûrs que même si nous parvenions à les mettre dans le bon ordre elles composeraient un tableau se prêtant à une contemplation digestive.
La démarche suivie par le cinéaste est ambitieuse et modeste. Il nous parle bien de l’histoire de Shanghai et même de la Chine. Seulement cette histoire, c’est mille histoires, ce sont des histoires racontées par des témoins, des protagonistes de l’ombre, certaines figures connues du public chinois, des actrices dont la carrière fut soudainement brisée ou des réalisateurs phares du cinéma chinois des années 2000. Les épisodes racontés par les personnes interviewées sont parfois insignifiants, parfois terriblement révélateurs. De même, ils donnent parfois l’impression de ne concerner que l’existence privée de ces personnes (mais cela tient peut-être au fait de notre ignorance de nombreux aspects de la réalité chinoise), et à d’autres moments ils jettent une lumière bienvenue sur des pratiques sociales révolues ou actuelles.
Il faut ajouter la beauté des plans (éclairages, mouvements discrets de caméra) qui font des témoignages bien autre chose qu’une simple succession de récits dont l’intérêt (pour le béotien des choses de la Chine que nous sommes) est inégal. Ces récits disent aussi bien l’essor du capitalisme financier en Chine depuis la fin des années 90 que l’ultra-modernisation de Shanghai, la résistance à Tchang Kaï Chek lors de la guerre civile entre communistes et nationalistes que la propagande maoïste, la Révolution culturelle et sa folie meurtrière que la fascination des (cinéastes) occidentaux pour la Chine maoïste. Mais on y parle aussi de la polygamie qui dans certains milieux a subsisté jusqu’à la Révolution de 1949, des cousins hongkongais et taïwanais, des chantiers et de l’activité portuaire, des petites mains du textile chinois…
I wish I knew, histoires de Shanghai, c’est aussi des extraits de films des années 50, des années 2000, c’est l’impression que deux millénaires se sont écoulés en moins de cinquante ans.
Jean-Luc Jousse
