Policier, adjectif (Corneliu Porumboiu)
Publié le 7 Février 2011
En 2006, nous avions aimé 12h08 à l’est de Bucarest, film qui posait sur un mode burlesque la question de savoir comment distinguer ceux qui font la révolution des ralliés de la dernière minute (la révolution dont parlait le film est celle qui fit tomber Ceausescu en 1989), nous subodorions que nous adorerions Policier, adjectif du cinéaste roumain Corrneliu Porumboiu.
Dès le premier plan, nous savons de quoi il retourne. Dans une petite ville de Roumanie, Vaslui, à l’est de Bucarest, dont les rues mal entretenues sont presque désertes et que l’automne enveloppe d’une grisaille tenace, un jeune homme sort d’une maison, disparaît du champ de la caméra à l’angle de la rue. Entre alors dans le champ un autre jeune homme qui suit à bonne distance le premier.
Cristi, un jeune commissaire de police prématurément voûté, engoncé dans un blouson doublé d’un pull-over passe-muraille, prend en filature un lycéen lambda qui fume du shit à la sortie des cours. Il consacre ses journées à épier l’ado fumeur de joints, ramasser les mégots comme autant de pièces à conviction, rédiger des rapports circonstanciés.
Photo : Cristi faisant le pied de grue.
Sur cette base de récit, minimale à souhait, le cinéaste roumain réalise un polar dans lequel il ne se passe presque rien mais qui nous tient à sa façon très particulière en haleine. Entre cinéma du réel et conte philosophique, ce film qui suinte la dèche et montre la pesanteur des jours recèle une grâce certaine. Corrneliu Porumboiu parvient à créer une attente chez le spectateur, l’attente de ce qui viendra briser l’immobilité à laquelle voue nécessairement toute filature. Le cinéaste filme à la fois l’immobilité de son personnage et l’immobilisme d’une bureaucratie dont l’inertie est telle qu’elle ne manque pas de rappeler l’étouffement totalitaire dont le pays récemment entré dans l’Union Européenne porte les stigmates.
Cette immobilité est sinon parménidienne (quoique), du moins beckettienne (mais peut-être est-elle l’une et l’autre). La vie domestique du policier est elle aussi marquée par une stricte immobilité. Las d’avoir trimé ou attendu toute la journée, Cristi s’immobilise dans sa cuisine ou sur son canapé dans un plan-séquence d’une dizaine de minutes tandis que son épouse, professeur de littérature, écoute en boucle sur internet une chanson dont le kitch certain offre cependant matière à une analyse stylistique. « Que serait la mer sans le soleil ? Que seraient les champs sans les fleurs ? Que serait la vie sans toi ? » L’infinie trivialité des paroles de la chanson ébranle Cristi dans ses croyances sémantiques. Pourquoi la chanteuse ne dit pas « infini » puisque c’est de l’infini, ou plutôt du sentiment d’infini que procure l’amour, dont elle parle ? On peut suggérer à l’épouse de lire Céline (l’écrivain qu’on ne célèbre plus en 2011) qui fait si bien comprendre – et peut-être mieux que Pascal – ce qu’est l’infini quand il écrit dans une phrase dont personne ne peut sérieusement se remettre : « L’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches »
Cristi découvre qu’il ne sait plus où est sa place. Lui, le flic, s’interroge sur le sens de la loi. Il refuse d’appliquer une loi qui conduira l’ado en prison pour une pratique qui est largement tolérée partout en Europe, une loi dont il considère par ailleurs qu’elle sera périmée sous peu du fait de l’intégration européenne de son pays : « « Je ne veux pas détruire la vie d'un gamin à cause d'une loi qui ne sera plus en vigueur quand il sortira de prison ». Il fait valoir, auprès du procureur d’une part et de son supérieur hiérarchique d’autre part, les droits de la conscience. L’épisode de la chanson dans l’espace privé d’abord, la confrontation avec sa hiérarchie dans l’espace professionnel ensuite, conduisent Cristi à faire l’expérience de la dépossession du langage. On lui signifie, plus ou moins insidieusement, qu’il se trompe dans l’usage de certains mots.
Connaît-il le sens du mot « conscience » dont il se réclame ? Son supérieur hiérarchique le convoque dans son bureau pour une séance qu’il qualifie lui-même de maïeutique (une maïeutique plus stalinienne que socratique). L’enquête quitte alors le terrain des faits, investit le terreau des mots et fait surgir la terreur dont ils sont porteurs. L’enquête policière devient ainsi enquête sémantique, enquête par monts kafkaïens et vaux beckettiens (par mots beckettiens souvent kafkaïens).
Le commandant entreprend Cristi : « Tu ne connais plus le sens des mots ». Il demande à l’un de ses collègues d’écrire au tableau la définition que Cristi propose de la conscience : « Quelque chose qui me dit ce qui est mal, qui me fait regretter ». Cristi définit donc socratiquement la conscience comme quelque chose qui le détourne d’agir et lui fait éprouver du remords. Le commandant demande alors à Gina, la secrétaire dévouée, de lui apporter le dictionnaire explicatif du Roumain. Comment le dictionnaire définit-il le mot « conscience » ? La définition renvoie au mot « loi », lequel renvoie au mot « morale » qui à son tour renvoie au mot « policier ». On tombe alors, par une sorte de lapsus lexical, sur « Etat policier » (mais tout Etat n’est-il pas policier ?). Le commandant dit que cette acception du mot ne compte pas et l’entretien se poursuit.
Photo : dans le bureau du commandant.
C’est donc l’éternel conflit du droit et de la morale, ou, pour parler comme Alain, de l’esprit droit et de l’esprit juste, que met en scène Policier, adjectif. L’esprit droit va tout droit, il ne sait pas épouser les courbes du réel : il est droit dans ses bottes. L’esprit juste prend, lui, en compte la complexité du réel.
La dernière séquence du film montre Cristi procédant à l’interpellation de l’ado. L’esprit droit a finalement eu raison de l’esprit juste.
Jean-Luc Jousse

