Vendredi 13 novembre

Publié le 26 Novembre 2015

Vendredi 13 novembre, un événement s’est produit dans Paris, événement qui par certains côtés ne ressemble à rien de ce que nous connaissons bien, de ce dont nous avons l’habitude, et qu’il est par conséquent difficile de nommer : série d’attentats perpétrés par des djihadistes tantôt qualifiés de kamikazes (voire islamikazes), tantôt de lâches, acte de guerre, tueries aveugles, folie meurtrière, etc. Le chef de l’Etat a aussitôt qualifié cet événement d’acte de guerre perpétré par des individus lâches, ignobles et barbares (cf. la question « qui ? », laquelle donne à entendre qu’une riposte guerrière était d’ores et déjà programmée) ; les suiveurs du discours journalistique dominant, d’agression barbare contre un mode de vie qui conjugue festivisme et hédonisme, consumérisme et légèreté, individualisme et irresponsabilité volontiers assumée (cf. la question culturaliste « au nom de quoi ? », laquelle enveloppe une réponse qui se donne pour évidente : ce sont nos valeurs qui sont attaquées) ; les proches des victimes et la foule innombrable de ceux qui sont submergés par l’émotion parlèrent plutôt d’actes terribles et surtout incompréhensibles (cf. la question existentielle « pourquoi ? », qui n’appelle pas de réponse, encore moins de riposte, mais creuse l’abîme métaphysique auquel l’existence authentiquement humaine est ordonnée). En quelques heures ou quelques jours, les micros-trottoirs ont enregistré, comme d’habitude, la bouillie mentale ambiante ; des témoignages bouleversants de protagonistes des événements, témoignages que les radios – moins soumises à l’impératif de brièveté du message que les chaînes de télévisions – ont diffusés, nous ont réconcilié avec la beauté et la puissance d’évocation de la parole humaine ; les réseaux sociaux ont dicté leurs slogans fédérateurs et propagé des visuels étonnamment patriotiques, les internautes commentateurs se sont distribués, sans trop de nuances, entre ravis de la crèche et professionnels de la récupération…

Je dirais, pour ma part, que ce qui s’est produit relève de l’innommable. Mais rien n’empêche d’essayer de nommer le plus justement possible ceux qui ont répandu la terreur dans Paris et la stupéfaction dans le monde.

Les politiques, relayés par les journalistes et bientôt par une grande partie de la population (qui approuve très majoritairement les décisions prises par le sommet de l’Etat), les appellent des barbares ou des monstres, les effaçant par avance et bien commodément de l’humanité commune ou de l’humanité tout court – des plumes savantes ont, depuis, dans certaines tribunes, rappelé tout ce que comprend de barbarie le recours au mot de barbarie lui-même. Si les actes commis vendredi 13 novembre peuvent, à bon droit, être qualifiés de barbares, monstrueux ou inhumains, leurs auteurs et ceux qui les ont manipulé incarnent une possibilité humaine, et peut-être même trop humaine. Il est manifeste que les djihadistes, et notamment les convertis, sont d’abord des névropathes suicidaires mus par la haine du sexe et de tout ce qui s’y rapporte (en l’occurrence, un concert rock qui joue des codes de la pornographie, des terrasses de café un vendredi soir – lieux, parmi d’autres, de drague et de séduction –, un match de foot – c’est-à-dire un rassemblement où des gens viennent admirer des joueurs immatures qui défraient à longueur d’année la chronique des faits divers en matière de comportement sexuellement délinquant). Il est également manifeste que toute la chaîne de commandement communie dans cette haine du sexe et de la femme (la pratique djihadiste qui consiste à se doter d’esclaves sexuelles trahit précisément cette haine du sexe, si l’on veut bien entendre ce que le mot esclave signifie), et que les chefs ne sont sûrement pas des cyniques manipulant des esprits faibles comme on le suppose trop souvent. Le cynisme est clairement de notre côté : il est du moins l’un des visages les plus fréquents de la société démocratique moderne et l’attitude la plus constante de ceux qui nous dirigent. Mais la haine du sexe, c’est-à-dire la prise en horreur de ce qui met le sens en question (et pas seulement les sens en émoi, comme nous l’assurent les hédonistes décérébrés), ne suffirait pas si un puissant motif apocalyptique ne soudait entre eux les islamistes djihadistes. La perspective apocalyptique a ceci de profondément enthousiasmant qu’elle met à la disposition de ceux qui l’adoptent une réserve de sens inébranlable, que rien ne peut relativiser, et qu’elle délivre des angoisses de la finitude. Il semble bien qu’un tel motif apocalyptique – si déterminant dans les suicides de masse observés au sein de certaines sectes – soit très clairement à l’œuvre au sein de Daesh : « En 2011-2012, les groupes djihadistes et salafistes de Syrie ont commencé à parler de l’apocalypse qui arrivait, précédée par le nécessaire combat contre Assad, le taghout (« tyran impie »), auquel est venu s’ajouter celui contre l’ennemi chiite hérétique avec toute une valorisation de la geste mohamédienne, en particulier de ses batailles. Daesh s’est naturellement et efficacement approprié cette mythologie couronnée par la proclamation du califat. Et le discours apocalyptique a été d’une étonnante efficacité, même les gens de Daesh se sont étonnés au début de voir à quel point cela fonctionnait. Il faut lire la revue de Daesh, Dabiq, du nom du lieu de la bataille finale prophétisée contre l’Occident : les éléments apocalyptiques sont intégrés dans leur communication et plus ça va, plus ils sont récurrents » (Bernard Godard, dans Jeune Afrique). Non, Daesh n’est pas une organisation criminelle dont les chefs seraient des manipulateurs cyniques. C’est une organisation fanatiquement totalitaire dont il y a cependant lieu de croire qu’elle n’est qu’épiphénoménale.

JLJ

Rédigé par immarcescible

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