J'ai tenu ces livres entre mes mains et posé mes yeux dessus !
Publié le 26 Octobre 2014
Sur facebook, les chaînes prolifèrent et les défis définissent un « esprit » que me semblent résumer les mots suivants : instantanéité, spontanéité, indigence du contenu. Aucune chance d’être « liké » si l’on ne tombe pas sous ces critères. Et si, de plus, l’on fait attention à disposer et orthographier correctement les mots, alors on ne manque pas d’apparaître comme un looser définitif égaré dans une époque entièrement vouée à la réactivité immédiate. C’est donc avec la conscience achevée d’être vraiment à côté de la plaque que je me saisis de ma nomination par un « ami » facebookien qui, au siècle dernier (il y a 5 ou 6 semaines), me demandait de proposer 10 titres de livres marquants, pour évoquer, en alléguant des raisons plus ou moins dignes de foi justifiant mes choix, des œuvres que j’ai remarquées au cours de mes lectures…
Les confessions (Augustin) : parce que l’évêque d’Hippone mena une vie babylonienne (au sens biblique du terme) avant qu’il ne consulte sa clepsydre et ne se demande : « Mais qu’est-ce donc que le temps ? »
Sanctuaire (Faulkner) : pour l’ouverture (voire le commencement) « johannique » de ce roman noir qui popularisa l’écrivain américain : « Popeye avait vu l’homme (…) déboucher du sentier et s’agenouiller pour boire à la source. (…) A la source l’homme buvait. (…) Ayant bu, l’homme restait à genoux près de la source » ; ouverture aussitôt promise à la géhenne : « En face de lui, de l’autre côté de la source, [l’homme] aperçut une espèce de gringalet, les mains dans les poches de son veston, une cigarette pendant sur son menton. (…) Popeye restait accroupi, dans son complet noir étriqué (…) à tortiller et pincer des cigarettes entres ses minuscules mains de poupée, tout en crachant dans la source. (…) Le bas de son visage coulait littéralement, comme celui d’une poupée de cire que l’on eût oubliée auprès d’un feu ardent. »
Bien que (mais aussi parce que), dans ce roman à la fois réaliste et archétypal, Faulkner ne laisse aucune chance aux valeurs de l’humanisme classique : la justice est ridiculisée, le libre arbitre est mis en pièces, la dignité humaine (ou ce qui s’avance sous ce nom) est constamment bafouée…
Bien que les personnages soient le plus souvent réduits à des mécaniques pulsionnelles : « Alors quelque chose, une ombre déformée par la vitesse, fondit sur eux, passa, avec un silencieux glissement d’ailes étendues, dans un remous d’air qui les frappa au visage, et Benbow sentit Popeye se plaquer contre lui de tout son corps et se cramponner à son veston. » (p. 17) « [Red] vint à elle. Elle ne bougea pas. Ses yeux se dilatèrent, s’assombrirent, chavirèrent dans l’orbite, blancs, aveugles, fixes et vides comme ceux d’une statue. Ah-ah-ah faisait-elle d’une voix mourante tandis que son corps lentement arqué se renversait en arrière comme sous l’empire d’une exquise torture. Lorsqu’il la toucha, elle se détendit comme un arc, se jeta sur lui, la bouche entrouverte – affreuse, comme celle d’un poisson expirant – collant spasmodiquement son ventre contre lui. » (p. 285)
Je suis écrivain (François Weyergans) : pour la raillerie bienveillante et l’épicurisme authentique qui irriguent la prose de l’écrivain, et pour son éloge de la digression comme figure de la liberté.
Toute une vie bien ratée (Pierre Autin-Grenier) : pour le titre, bien sûr, mais aussi pour la poésie de contrebande dont l’auteur se joue : « Ce matin encore le bulletin météo était aussi lamentable que Dustin Hoffman et la Floride dans Macadam Cow-boy. On se demande parfois si ça vaut le coup de vivre dans une région dont tous les dépliants touristiques célèbrent l’ensoleillement exceptionnel, alors qu’il pleut sans cesse depuis deux mois sur le chapeau des champignons, l’âme des gueux et tous les potagers des environs. (…) Quatre heures sonnaient au carillon, il flottait toujours en abondance sur la Floride locale, Dustin Hoffman maintenant agonisait pour de bon recroquevillé en chien de fusil sur le carrelage de la cuisine (…). Il ne me restait plus dès lors qu’à sortir scier torse nu du bois sous la pluie ou partir à poil et sans panier à la cueillette des champignons, dans l’espoir insensé d’attraper la mort et d’en finir au plus vite. »
Et puisque une assez longue expérience m’a appris qu’il n’est pas toujours inutile de mettre les points sur les i, je tiens que la grâce du titre tient à l’utilisation du mot « bien » tout autant qu’à celle du mot « toute » (tout se tient dans ce si bon titre).
Une partie de campagne (Maupassant) : pour l’adaptation cinématographique qu’en a faite Jean Renoir…
Les Fruits d’Or (Nathalie Sarraute) : parce que ce roman déjà ancien qui porte sur la réception critique et publique d’un roman qui a pour titre Les Fruits d’Or nous entraîne dans la guerre du (jugement de) goût et ses désastres, dans les impasses de la communication esthétique. Parce que ce roman de l’infra-mince se lit comme une chanson de geste. Parce que les tropismes de Nathalie Sarraute ne sont jamais tristes. Parce que la dénonciation des fausses valeurs de la religion de l’art pour l’art est même franchement comique (même si le comique n’éclate vraiment que dans le théâtre de la romancière).
Essais et conférences (Heidegger) : parce que l’on n’a jamais employé tant d’enflure à vouloir nous rendre cruches (mais plus sûrement à nous prendre pour des cruches). Jusqu’à plus souabe.
Là où le Nietzsche de Vérité et mensonge au sens extra-moral évoque l’homme intuitif dont « ni l’habitation ni la démarche ni le costume ni la cruche d’argile ne révèlent que c’est la nécessité qui les a créés », Heidegger en fait des caisses. Là où Nietzsche nous dirait lumineusement que pour l’homme intuitif la cruche est une chose (dans laquelle s’exprime un bonheur sublime) tandis que pour l’homme rationnel elle est un objet (qui le protège du malheur), Heidegger enfile ses gros sabots de paysan souabe : « La cruche est une chose. Qu’est-ce que la cruche ? Nous disons un vase : ce qui contient en soi une autre chose. Le contenant, dans la cruche, est le fond et la paroi. Ce tenant peut lui-même être tenu par l’anse. Comme vase, la cruche est quelque chose qui se tient en soi. Se tenir en soi caractérise la cruche comme quelque chose d’autonome. En tant que la « position autonome » (selbststand) de quelque chose d’autonome, la cruche se distingue d’un objet (gegenstand). Une chose autonome peut devenir un objet, si nous la plaçons devant nous, soit dans une perception immédiate, soit dans un souvenir qui la rend présente. » Verstehen Sie ? Encore une rasade ? « Ce qui fait de la cruche une cruche déploie son être dans le versement de ce qu’on offre. La cruche vide, elle aussi, tient son être du versement, et bien qu’elle ne permette aucun versement hors d’elle. Mais ce « non-permettre » est propre à la cruche et à elle seule. Une faux, au contraire, ou un marteau sont incapables de « ne pas permettre » un tel versement. Le versement de ce qu’on offre peut donner quelque chose à boire : il donne à boire de l’eau, il donne à boire du vin. » Il fait soif, non ?
Maîtres anciens (Thomas Bernhard) : parce que Bernhard est incomparable dans l’art de tirer à boulets rouges sur le kitsch philosophique et littéraire, et notamment sur celui qui l’incarne au plus haut point, Heidegger, « ce ridicule petit-bourgeois national-socialiste en culotte de golf ».
Là-bas (Huysmans) : pour la description du retable d’Issenheim de Grünewald – « ce cadavre en éruption », « ce calvaire barbouillé de sang et brouillé de larmes », « ce christ au tétanos » –, mais aussi pour le récit des turpitudes – c’est-à-dire des horreurs insensées – de Gilles de Rais…
Odyssée (Homère) : pour l’arrivée d’Ulysse chez les Phéaciens et la rencontre avec Nausicaa, la « vierge charmante » aux « beaux bras blancs », dont il reçoit un accueil lustral, et pour le jeu de balle des servantes que la nudité fripée du naufragé effarouche.
Je ne citerai pas le Bartleby de Melville ainsi que toutes les autres prescriptions guattaro-deleuziennes que dépannent urgemment tant de braves moutons. Je n’évoquerai pas non plus La Recherche : la chapelle est trop bien gardée. Mendiants et orgueilleux est un beau titre, mais Cossery est si précieux… Annie Le Brun et ses Châteaux de la subversion trouveraient davantage grâce à mes yeux qu’Annie Ernaux dont le surplomb sociologique me plombe : passent Les années. Si j’étais bon logeur, j’aurais évidemment accueilli tous les romans de Lodge. Un peu moins cavalier (seul), Calvino et sa trilogie médiévale. Snob, tout Schwob. Florentais, La forme d’une ville. Florentin, Le Prince. Genevois, les Discours de Rousseau, mais aussi ses Rêveries. Si j’étais médecin des pauvres, j’aurais admis le Voyage au bout de la nuit. Vraiment philosophe, les titres prestigieux des bâtisseurs de cathédrales conceptuelles et quelques-uns des pourfendeurs de systèmes. J’aurais même évoqué les messes noires célébrées par les déçus de la raison…
Mais j’arrête là cette surnuméraire énumération…
JLJ