Incendies, Denis Villeneuve

Publié le 27 Janvier 2011

Incendies. Le pluriel du titre dit l’embrasement d’un pays de pierres, de poussière et d’œillères. Le pays, aujourd’hui, hier, demain, est une poudrière : « Je vous l’avais dit, dans le Sud, une étincelle et c’est l’explosion », peut-on entendre dans une réplique du film à l’issue d’une enquête extorquée sur un passé dissimulé (« réplique » qu’il convient d’entendre non seulement au sens littéral mais aussi sismologique du terme).

Le premier plan du film est un plan de paysage méditerranéen écrasé par la chaleur. La caméra recule et le paysage s’encadre dans une fenêtre. A l’intérieur du bâtiment des enfants subissent l’épreuve de la tondeuse. Le crâne rasé, l’œil qui fixe durement l’un des miliciens présents, l’enfant sur lequel la caméra concentre son attention semble déjà prêt pour le combat. L’enfance militarisée et la déshumanisation qui en est la conséquence seront donc au cœur du film.

Ellipse. Deux jeunes adultes canadiens d’origine proche-orientale, frère et sœur jumeaux, sont réunis chez un notaire après le décès de leur mère. Les volontés de la défunte qu’ils découvrent au moment de l’ouverture du testament leurs semblent l’expression d’un esprit dérangé. Le frère, surtout, s’agace et s’emporte. Il veut que, pour une fois, les choses se passent « normalement ». En effet, la mère a demandé à être enterrée nue, face contre terre et qu’aucune pierre tombale ne signale la présence de sa dépouille. Une pierre ne sera posée et le nom gravé que lorsque les deux enfants auront retrouvé leur père et leur frère, frère dont ils découvrent alors l’existence.

 

Incendies

 

Photo : la soeur (Mélissa Désormeaux-Poulin)

 

Alors qu’ils débutent leur vie d’adulte dans un pays nord-américain ils sont soudain confrontés à leur passé, à celui de leur mère, à celui d’un pays enfin dont ils semblent tout ignorer et ne rien vouloir savoir. Ce passé, c’est celui d’un pays en proie à une guerre civile, un pays où des milices chrétiennes et d’autres musulmanes s’entre-déchirent, où les représailles brutales et meurtrières sont le moteur des relations entre deux communautés – aussi bien à l’échelle des familles qu’à l’échelle des milices.

La reconstitution de ce passé est fragmentaire et (apparemment) chaotique, à l’image de la réalité exhumée. Les ellipses et les décalages temporels ne nuisent cependant pas à l’intelligibilité du récit et préparent un dénouement bouleversant et véritablement tragique (au sens premier du terme, celui de la tragédie grecque).

Jamais le film ne nomme le Liban (de même que jamais l’écrivain Mathias Enard ne nommait Beyrouth, à moins qu’il ne s’agisse de Sarajevo, dans La perfection du tir, récit sec, dense et brûlant, suivant les pas d’un sniper dans un pays du littoral méditerranéen secoué par les convulsions d’une guerre civile et s’introduisant sans effraction dans le psychisme du personnage). S’inspirant d’une réalité historique facilement reconnaissable mais indémêlable pour le commun des mortels, Incendies confirme à sa manière l’affirmation d’Aristote selon laquelle la poésie est plus noble que l’histoire, la poésie disant le général tandis que l’histoire dit le particulier. Le Liban dans sa particularité historique n’est plus vraiment susceptible de nous émouvoir (déjà à l’époque de la guerre civile personne n’y comprenait rien) mais le chant cinématographique qu’il inspire est, lui, susceptible de bouleverser.

 

Incendies

 

Photo : la mère (Lubna Azabal)

 

Nous éprouvons au dénouement un sentiment de « pitié tragique », sentiment hypocrite si l’on veut – au sens où Nietzsche a pu écrire dans sa géniale Généalogie de la morale : « Peut-être est-il permis d’admettre que le plaisir de la cruauté n’a pas vraiment disparu : il aurait seulement besoin, puisque aujourd’hui la douleur fait souffrir davantage, d’une certaine sublimation, d’un certain affinement, il lui faudrait notamment se présenter en termes d’imagination et d’âme et paré de noms si rassurants qu’ils n’éveillent aucun soupçon même chez l’hypocrite le plus délicat ». Pour ma part, je suis enclin à penser que tout spectateur de cinéma est un hypocrite plus ou moins délicat et qu’on peut lui appliquer ce que le diabolique docteur Nietzsche écrit à propos de l’homme moderne confronté au spectacle de la cruauté. Mais peut-être suis-je en train de m’égarer…

Dois-je ajouter que Incendies est adapté de la pièce éponyme de Wajdi Mouawad, auteur et metteur en scène québécois né au Liban, pièce créée en 2004 et qui rendit (relativement) populaire cet auteur ?

 

Jean-Luc Jousse

Rédigé par immarcescible

Publié dans #cinéma

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F
<br /> Un grand merci au Maestro pour ces quelques indications ! Nous allons encore briller en société !<br /> <br /> <br />
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J
<br /> Me soupçonnerait-on d’être chatouilleux sur l’orthographe (et l’on n’aurait pas tort : c’est mon côté Hortefeux : une faute d’orthographe, ça va, c’est quand il y en a trop qu’il faut faire gaffe)<br /> ?<br /> Je ne suis pas mythologue (ni mythomane, faut-il dire hélas ?) mais la référence mythologique crève les yeux (si je puis dire).<br /> Cette mère dont le premier fils lui fut arraché et le futur époux tué (non certes par le fils, mais c’est tout comme), c’est évidemment Jocaste. Le tortionnaire, violeur aveugle, c’est Œdipe. Les<br /> jumeaux – et l’on peut penser à Polynice et Antigone – découvrent dans le final bouleversant que leur père n’est autre que leur frère.<br /> Voilà ce que peuvent mes lumières ce soir...<br /> <br /> <br />
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F
<br /> correction orthographique : Quel et non quelle<br /> <br /> <br />
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F
<br /> Nous venons de voir Incendies, c'est un film superbe, quelle happening incroyable ! référence mythologique ? Jlj, peut-il nous éclairer ?<br /> <br /> <br />
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J
<br /> Le vent d'Asie souffle à coups redoublés... Je me suis laissé dire que l'engouement pour les sushis était plus français que nippon.<br /> <br /> <br />
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