Copie conforme, Abbas Kiarostami

Publié le 18 Juin 2010

James Miller (William Shimell, baryton anglais dont c’est le premier film), un critique d’art anglais en tournée promotionnelle à l’étranger, prononce une conférence dans une petite ville de Toscane. Dédicaces, cabotinage, mise en scène de la confusion privé-public (il interrompt le fil de sa conférence pour répondre, devant l’auditoire amusé, à un appel téléphonique privé).

Le livre dont l’auteur présente les grandes lignes développe l’idée anti-platonicienne selon laquelle la copie pourrait bien avoir une plus grande valeur que l’original, une idée qui aurait germé lors d’un voyage à Florence, notamment devant la réplique du David de Michel Ange, piazza della Signoria, mais aussi devant la découverte d’un vrai faux du XVIIIème siècle (un portrait dont on a considéré pendant deux siècles qu’il provenait du site antique d’Herculanum). Idée bien peu originale, à vrai dire, et qui, entre autres choses, fait écho à La Guerre du faux d’Umberto Eco. L’ombre du brillant sémioticien s’immisce ainsi dans Copie conforme – lui qui naguère réhabilita la mimèsis aristotélicienne dans Le nom de la rose.

Dans l’assistance, une Française que le film ne nomme jamais (Juliette Binoche), galeriste d’art installée en Italie, tombe illico sous le charme du causeur très sportwear. Elle s’arrange pour refiler son adresse au maître de cérémonie – le traducteur italien de l’écrivain (figure du double, donc, mais aussi de celui dont la mission est parfois de trahir la lettre) – qui la transmettra au conférencier et quitte la salle avant la fin de la séance entraînant avec elle son fils unique de treize ans.

Dans une trattoria voisine, le fils tout en sourires assurés soumet sa mère qui ne trouve pas ça drôle à un interrogatoire serré. Pourquoi a-t-elle fait dédicacer tant de livres (une dizaine) ? Ne serait-elle pas tombée amoureuse de l’écrivain ? Et tutti quanti.

 

Juliette Binoche dans Copie conforme

 

Un peu plus tard dans la journée, l’écrivain descend dans une sorte de caverne platonicienne : il s’agit de la galerie d’art en sous-sol de la Française.

 

 

William Shimell dans Copie conforme

 

Mais lui n’a qu’une idée : remonter à la surface et découvrir la campagne environnante. Elle prend sa voiture et s’apprête à quitter la ville avec l’écrivain à ses côtés qui poursuit les dédicaces. Un long plan-séquence suit, au cours duquel nous ne voyons la ville que reflétée sur le pare-brise. Quelques vues de la campagne toscane. Elle est de plus en plus loquace, lui de plus en plus silencieux. On s’arrête dans une de ces villes d’art où le silence de l’écrivain est d’or. On y croise des couples, de plus en plus de couples, des couples à travers les âges – où l’on voit que le pire moment est sûrement celui de la comédie du mariage. Une matrone de café procède involontairement à une injonction symbolique : elle prend James pour le mari de la galeriste. Cette dernière prend au pied de la lettre l’injonction symbolique : James est son mari depuis quinze ans. Le transfert opère que ne dément pas le compère. Le simili road-movie devient cure analytique.

 

William Shimell et Juliette Binoche dans Copie conforme

 

Le différend des sexes est l’enjeu de cette dernière partie du film. Différend qui réside, pour le dire en une formule qui parlera sûrement à certaines oreilles lacaniennes, dans la différence entre ce que veut une femme et ce que désire un homme. Cette femme-là demande à cet homme-là de l’attention, de la présence, de la sécurité affective. Mais une telle demande est, en tant que demande, nécessairement vouée à l’échec. Cette femme-là prend à témoin un couple français de retraités en vacances au sujet d’une sculpture qui orne la place touristique de la localité. L’arbitrage rendu par le couple de retraités reconduit d’une certaine façon l’injonction symbolique de la matrone de café.

Après une longue scène au restaurant, où cette femme-là qui demande l’impossible et cet homme-là qui s’absente dans son désir ne sont jamais réunis dans un même plan, le couple se dirige vers un hôtel. Elle demande à visiter la chambre où le couple s’aima fort (j’ai bien dit « sémaphore », nous y reviendrons) quinze ans auparavant lors du voyage de noces – c’est du moins ce qu’elle dit, et lui ne la dément toujours pas.

Nous le disions, le personnage de Juliette Binoche n’est jamais nommé dans le film. Mais il ne fait aucun doute que, puisque lui est James, elle est « J’aime ». « J’aime » possède une langue d’avance sur James, la langue de l’amore. Elle parle trois langues (le français, l’anglais, l’italien), lui deux (l’anglais, le français). Cette langue d’avance est également ce qui permet au tiers d’advenir (cf. la matrone de café). « J’aime », que les reflets insistants dans les miroirs éloignent imaginairement, reprend ainsi pied dans le symbolique.

Dans la chambre nuptiale, « J’aime », partiellement dénudée, languissamment étendue en une posture qui n’est pas sans rappeler celle de la Vénus d’Urbain du Titien dont on sait que l’Olympia de Manet constitue une copie non-conforme, persiste dans la veine sémaphorique dont elle a irrigué le film.

 

Copie conforme est-il un film qui ne ravira vraiment que les lacaniens plus ou moins copiés-conformés ? Sera-t-il jugé sévèrement par les cinéphiles qui ont goûté les précédents opus du maître iranien ? A entendre telle ou telle réaction, il semble que certains ne lui pardonnent pas de décevoir leur attente de pittoresque et d’avoir substitué un décor provincial d’Europe de l’Ouest, lieu de villégiature pour touristes amateurs de culture classique (vous, moi et quelques autres), aux faubourgs de Téhéran, à la rudesse de certains paysages perses et aux rencontres étonnantes qui s’y font.

 

Jean-Luc Jousse

Rédigé par immarcescible

Publié dans #cinéma

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V
Un jeu sur les apparences, jeu de masques, de malentendus, de faux-semblants. Le rôle psychanalytique du leurre, du mensonge. L'amour ... ou pas. Le film de Kiarostami, et celui que se joue 'J'aime', puisque JLJ nous suggère ce prénom, nous donnent légèrement le vertige. Le Festival 1ers plans d'Angers nous permet de le revoir aujourd'hui. Sans Binoche, qui devait initialement le présenter. Absente dans la salle ce dimanche, copiée conformément sur grand écran, filmée avec un téléphone portable.
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F
<br /> Il me semble que le dernier paln fait écho aussi au même plan dans lequel se trouvait quelques temps auparavant le personnage incarné par Binoche. Elle rêvait, allant jusqu'à regarder au travers<br /> des volets le mariage. Lui ne se retourne pas, il se regarde, repart. Reste le plan fixe, sans aucune personnage. L'absence. L'impossible n'adviendra pas. C'est une variation sur le couple, plus<br /> dramatique, peut-être, que celle proposée par le couple de personnes agées (et si carrière interprète le mari, c'est peut-être pour faire signe au scénariste de Bunuel, auquel cas la messe est dite<br /> : personne ne s'en sortira, comme dans l'ange exterminateur).<br /> <br /> <br />
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J
<br /> Ma presqu’hésitation à te répondre m’a fait éviter une trop grande précipitation en la matière. La lecture (sensible) que tu proposes m’incite à penser que tu adhères à la fiction dans laquelle<br /> s’engagent avec une foi confondante le personnage de Juliette Binoche, avec une dose de scepticisme so british James.<br /> Cela dit, le couple apaisé dont tu parles est un couple de vieillards au bord de la tombe (personnellement, la paix des cimetières aurait plutôt tendance à me laisser de marbre). Il y a bien le<br /> couple de touristes retraités que l’on surprend au milieu d’une scène de ménage avant que nous ne nous ravisions. Cette scène était un leurre : l’homme (Jean-Claude Carrière) ne s’adressait en fait<br /> pas à sa femme mais à une quelconque progéniture via un de ces engins miniatures qui transportent la voix.<br /> Kiarostami met en place une symétrie intéressante (et signifiante) entre le plan d’ouverture et le dernier plan du film.<br /> Le plan fixe d’ouverture est en attente d’une voix humaine que le micro posé sur la table appelle – table derrière laquelle le foyer d’une vaste cheminée évoque les cendres d’une transcendance<br /> abolie.<br /> Le film se referme sur un autre plan fixe. La fenêtre dans laquelle s’encadrait James découvre, après que celui-ci eut quitté le plan, un clocher duquel s’échappe l’angélus du soir.<br /> Est-ce à dire que la fumée du discours ne fait plus écran au réel et que l’impossible peut enfin advenir ?<br /> <br /> <br />
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F
<br /> La copie de l'amour (jouer) vaut plus l'original (le coup de foudre, la passion qui le suit) : elle permet une catharsis qui, peut-être, donne plus de chance à l'histoire qui pourra commencer. Ce<br /> film réfléchit la tension entre la prise de risque, l'élan qui prcède le saut dans le vide de deux personnes (une femme et un homme) seules et liées (via leur portable respectif) et la sécurité de<br /> lieux admirés, de paysages dont on ne sait pas s'ils copient des tableaux ou s'ils sont les originaux, de personnes agées, apaisées. Avec sans cesse, la presqu'hésitation entre la sortie du jeu et<br /> l'engagement en celui-ci. Quant au dernier plan ... l'heure a sonné... pour l'impossible.<br /> <br /> <br />
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J
<br /> Impossible de répondre à une question qui m'ouvre sur un réel abyssal. Sorry.<br /> <br /> <br />
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