Abel, Diego Luna
Publié le 6 Avril 2011
Abel (9 ou 10 ans), un enfant psychotique, retourne dans sa famille après avoir passé deux années à l’hôpital. Paul, son petit frère (5 ou 6 ans), et Selene, sa grande sœur (15 ans) se détournent de lui. Le père a disparu (on le dit travailleur clandestin aux Etats-Unis). Il n’y a d’abord que Cécilia, la mère-courage, la mère aimante, pour faire bon accueil à Abel.
Insomniaque et mutique, l’enfant passe sa première nuit devant une télé à bout de souffle qui rend l’âme au petit matin. La consigne de ne pas contrarier Abel donnée par le médecin est suivie à la lettre par la mère et bientôt par le frère et la sœur qui rentrent alors dans son jeu, un jeu interdit comme nous l’allons voir.
Abel retrouve bientôt la parole et, puisque le père a disparu, c’est comme s’il n’avait jamais existé pour Abel. Ou, plutôt, l’enfant se prend pour le mari de sa mère et, conséquemment, le père de ses frère et sœur. Le côté boiteux (ou œdipien, si vous préférez) de la situation est plastiquement traduit par la maison à la fois tarabiscotée et délabrée où vit cette famille, maison plantée dans un no man’s land, cernée par d’immenses conteneurs et qui n’est pas sans rappeler celle qui, sur une hauteur à l’écart d’un certain motel, hante notre mémoire cinéphilique.
Et si nous doutions de la pertinence d’un tel rapprochement, les douches à répétition prises par l’enfant, l’intérêt pris par celui-ci pour les chasses d’eau et les défaillances de robinetterie sont là pour nous confirmer dans notre sentiment.
De même que dans Psychose Norman Bates est sa mère, Abel dans le film de Diego Luna est son père.
Abel tyrannise la famille et le retour (pitoyable) du vrai père n’y change rien. Cet enfant totalement désaffecté, incapable de rire ou de pleurer, dont la raideur physique et le rigorisme moral contrastent avec l’avachissement physique et moral du vrai père, allégorise la démission des pères et la prise de pouvoir – grotesque et inquiétante – des fils dans une société qui défaille symboliquement et qui ne parvient pas à donner du travail aux pères.
Le film baigne dans un climat d’inquiétante étrangeté et, par le travail sur la lumière, jette une clarté opaque sur la maladie mentale. Le final, angoissant, est quasiment biblique. Abel dit à son frère (mexicain) : « Allons dehors », et, comme ils sont en pleine périphérie urbaine, Abel plonge avec son frère dans une piscine momentanément désertée.
Jean-Luc Jousse
