Providence, Alain Resnais
Publié le 27 Août 2009
Clive Langham (magnifiquement interprété par Sir John Gielgud), un écrivain de renom, perclus de douleur et sérieusement aviné, se débat, au cours d’une nuit solitaire, avec les démons de la création littéraire. « Rien n’est écrit » veut croire l’écrivain, lui qui habite un sombre manoir envahi par la végétation et baptisé « Providence ».
Providence (1977) est un film sur l’art, la mort et la morale. La création transforme ce qu’elle touche. L’écrivain-démiurge, au soir de sa vie, transforme ses proches en personnages de fiction et se les représente dans diverses configurations romanesques. Les personnages subissent à leur tour, dans la réalité fictionnelle, des transformations qui en font des monstres : l’un de ses fils, Kevin (David Warner) se transforme en homme-loup et est tué, de sang-froid, par l’autre de ses fils, Claud (Dirk Bogarde).
Nous sommes dans un tribunal. Claud Langham, avocat général, requiert la peine maximale contre un soldat lunaire, Kevin Woodford (dont on découvrira plus tard qu’il s’agit en réalité du deuxième fils – un « bâtard » – de Clive). Kevin Woodford a abattu – « par compassion » – un vieillard réfugié dans une forêt et qui présentait une particularité étrange : il se transformait en bête. Curieusement, et malgré la réquisition implacable de Claud, Kevin Woodford est acquitté.
Sonya (Ellen Burstyn), la femme de Claud, s’éprend de Kevin Woodford. Les mots de Claud, prononcés désormais dans l’intimité conjugale, ne cessent pour autant d’être coupants, sarcastiques, méprisants.
Très vite, Resnais déconstruit son récit, multiplie les pièges visuels pour le spectateur et n’offre plus à celui-ci comme point fixe que la longue dérive alcoolisée de Clive et l’empilement des cadavres auxquels sa consommation totalement immodérée de chablis et de whisky (JB) donne lieu.
La guerre civile cerne le manoir, des miliciens traquent une population fantomatique, des bombes explosent dans une ville irréelle, cadavre de quelque cité radieuse. Le fantastique rôde. Tandis qu’un footballeur perdu erre dans la ville, le stade, lui, se fait concentrationnaire. Les hommes se transforment en loups (notons que la transformation des hommes en bêtes – il s’agira cette fois-ci de rats – et la ville nord-américaine détruite et abandonnée, sont des éléments que l’on retrouve dans les dernières séquences de Mon oncle d’Amérique).
Le lendemain, par une belle journée ensoleillée, Clive fête ses 78 ans. Installé sur une chaise longue au milieu du parc, une bouteille de Chablis bien frappé à ses côtés et le portrait en médaillon de sa femme suicidée posé sur un guéridon, il attend ses fils. Deux domestiques préparent la table (un des domestiques lui dit comment il l’a retrouvé ivre-mort au petit matin, allongé par terre, et qu’il a pris sur lui de l’habiller et de l’installer ainsi au milieu de la propriété).
Claud et Sonya, couple très uni, arrivent, bientôt suivis de Kevin. Les cadeaux sont prestement remis au patriarche. Claud offre un livre. Réponse instantanée du vieil écrivain : « Décidément, tu as toujours eu d’exécrables goûts littéraires ». Kevin, lui, offre une longue-vue. On apprend que Claud est avocat et Kevin astrophysicien. On apprend aussi que la femme de Clive se savait condamnée lorsqu’elle s’est suicidée.
Tout le monde passe à table, domestiques compris. Clive interroge Claud sur ses valeurs morales (« modestie, générosité, honnêteté ») et lui reproche de confondre vertus privées et justice sociale.
Notons enfin que le vin blanc (ah, le chablis !) se fait rouge dans la dernière séquence du film (et tout de suite après l’image de l’épouse suicidée baignant dans son sang). Dans ses Mythologies, Roland Barthes, l’immarcescible sémioticien, écrit : « Peu importe sa forme humorale [qu’il soit blanc ou rouge] ; le vin est avant tout une substance de conversion, capable de retourner les situations et les états, et d’extraire des objets leur contraire : de faire, par exemple, d’un faible un fort, d’un silencieux un bavard ; d’où sa vieille hérédité alchimique, son pouvoir philosophique de transmuter ou de créer ex nihilo. » Et, plus loin : « Le vin est mutilant, chirurgical, il transmute et accouche ». Il engendre des hommes-loups, des monstres, etc.
Jean-Luc Jousse