La Fille du RER, André Téchiné
Publié le 9 Avril 2009
A partir d’un fait divers banalement médiatique Téchiné construit une fiction hautement cinématographique.
Le fait divers pour commencer. Eté 2004. Une jeune femme déclare à la police avoir subi une agression antisémite dans le RER. Estafilades au visage et au bras, croix gammées dessinées sur le ventre sont, avec bien sûr la déposition de la jeune femme, les seuls témoignages de l’agression. L’emballement politico-médiatique fait le reste. Cette agression n’était qu’une mise en scène immotivée de la jeune femme : mise en scène qui éventuellement fait signe vers la société dans laquelle nous vivons mais qui ne symbolise rien.
Le film choisit de laisser cet emballement hors champ et embraye directement sur la fiction. Plusieurs fils narratifs et plusieurs genres cinématographiques se superposent. Jeanne (Emilie Dequenne), jeune adulte et sans emploi, vit chez sa mère Louise (Catherine Deneuve), une femme déclassée socialement (Louise est nourrice alors que son mari était commandant des forces françaises à Baden-Baden), inquiète pour l’avenir de sa fille. Elles occupent un pavillon de banlieue à proximité d’une voie ferrée.
Jeanne est adepte du roller et glisse son existence incertaine sur les quais de Seine. Franck (Nicolas Duvauchelle) surgit, se plante devant elle, glisse silencieusement à ses côtés, rattrape Jeanne lorsque celle-ci prend la fuite, baratine le moment venu et emballe le tout. La glisse, c’est aussi Internet. André Téchiné filme le tchat sur Internet. Les mots – banals, troublants – s’impriment directement sur le grand écran de nos désirs.
Jeanne n’est pas vraiment là. Peu motivée (c’est comme ça !) lors d’un entretien d’embauche, elle défend maladroitement une « lettre de motivation » dont on devine le caractère approximatif. Louise a insisté auprès de sa fille pour qu’elle décroche cet entretien. Le poste convoité est celui de secrétaire auprès d’un avocat médiatique, Samuel Bleistein (Michel Blanc), porte-parole de la communauté juive. Le riche avocat avait autrefois demandé en mariage Louise (ceci explique cela).
Le film nous présente alors, et en parallèle, la famille Bleistein, ses divisions (ce mot est à entendre au sens de déchirures, mais aussi de forces dont elle dispose), ce qui la structure (la transmission, avec ce que cela suppose de renoncements). Samuel Bleistein vit dans un ancien hôtel particulier haussmannien aménagé en loft, aussi intime qu’une galerie d’art contemporain. Il travaille avec Judith (Ronit Elkabetz), sa belle-fille séparée de son mari, Alex (Mathieu Demy). Celui-ci, athée, dépressif, peintre contrarié, rentre de Chine, où il travaille dans la finance, pour passer des vacances avec son fils, Nathan (Jérémie Quaegebeur). Alex veut emmener son fils à Venise, « pour lui transmettre le goût des belles choses ». Mais Nathan n’est pas du tout emballé par cette perspective. Son ex-femme raille Alex pour l’« hubris » dont il ferait preuve. Y aurait-il quelque chose de démesuré dans la transmission ? Oui si l’on considère que celle-ci relègue l’individu au rang de maillon d’une chaîne dans laquelle rien ne le dispose naturellement à entrer.
Jeanne, elle, n’a de maille à partir avec personne. Tout glisse sur elle : les recommandations de sa mère, les combines de son petit ami. Jeanne s’est installée avec Franck dans une petite entreprise d’informatique dont ils assurent le gardiennage durant l’été. Franck est lutteur aspirant à devenir professionnel et devient son tuteur assez naturellement. Jeanne est mythomane : elle fait croire à Franck qu’elle travaille pour un cabinet d’avocats près du parc Monceau. Elle ment à sa mère sur sa recherche d’emploi. Lors de l’entretien d’embauche elle héroïse la mort de son père. Elle imagine déjà Franck en champion olympique. Bref, elle se raconte des histoires et surtout en raconte aux autres.
Mais voilà que les choses tournent mal. Si Jeanne en disait plus qu’elle ne savait, Franck, lui, en savait plus qu’il ne disait. Une rixe avec un dealer dans l’entreprise dont il est gardien envoie Franck à l’hosto, antichambre de la prison. Exit le beau Franck, ses tatouages, ses mirages.
Jeanne rentre chez sa mère dont le métier est, faut-il le rappeler, de nourrir les enfants, de les faire grandir, de raconter les histoires qui construisent. Mais Jeanne a passé l’âge d’écouter ces histoires. Elle n’est pas seulement exclue de ces récits, elle est aussi (comme ceux de la plupart de sa génération et, déjà, de la génération précédente) exclue des récits qui accompagnent l’entrée dans l’âge adulte. Il y avait autrefois le récit de la religion, auquel s’est substitué à l’époque moderne le récit du travail. Mais celui-ci a fait faillite (qui peut encore croire aujourd’hui à la puissance d’intégration du travail ?). Le récit médiatico-festif en revanche se porte très bien (si l’on peut dire). Quel est donc cet étrange récit ? C’est le récit dont la fonction est de distraire et d’émouvoir, de susciter la peur et de permettre les identifications à bon compte, que tous les médias nous assènent quotidiennement. En ce moment, les suicides en prison ou les séquestrations de patrons ont le vent en poupe ; à l’été 2004, les Paris-Plage – versant festif – et les actes antisémites – versant crapuleux – avaient la faveur des médias. Mais si les récits traditionnels traçaient des voies vers la sublimation, le récit médiatico-festif s’accorde, lui, à la logique pulsionnelle du psychisme humain et autorise tous les passages à l’acte.
Dans le huis clos de la salle de bain Jeanne s’inflige les stigmates warholiens sans vraiment savoir ce qu’elle fait ni pourquoi elle le fait. Rien ne dit qu’elle recherche son quart d’heure de célébrité. Le film suggère même qu’elle n’anticipe rien de la portée ni des conséquences de son acte. Les médias en revanche, avec la complicité des services de l’Etat, sauront faire durer ce quart d’heure.
Sidérée par le mensonge de sa fille, Louise appelle à son secours Samuel Bleistein. Le film réunit alors tous les protagonistes de l’histoire autour d’un repas dans la luxueuse maison de campagne de l’avocat parisien.
Nathan et Jeanne, se sentant à l’étroit autour de la table familiale, se réfugient chacun dans la nature environnante. La façon dont la caméra de Téchiné dote cette nature d’une présence frémissante n’est pas sans rappeler le cinéma de Renoir. Fugitivement, La nuit du chasseur nous traverse l’esprit, quand Jeanne, fuyant ses propres démons, fait glisser nuitamment la barque sur les eaux de l’étang à proximité de la maison de campagne. Nathan et Jeanne passent la nuit dans une cabane, à l’écart des adultes. La nature (mythifiée par le simple jeu de la caméra) devient le lieu où se dénoue le mensonge.
La symbolisation peut désormais advenir. Pour Nathan, c’est la bar-mitsva à laquelle le père se rallie finalement sans conditions. Pour Jeanne, c’est la garde à vue et le rappel à la loi.
La séquence finale, un long travelling sur Jeanne qui file, loin de la ville et de ses mensonges, vers on ne sait quel océan, n’est pas sans rappeler non plus celle des Quatre cents coups (film dans lequel un fameux mensonge avait conduit directement le jeune Antoine Doinel au poste de police).
Jean-Luc Jousse

