Two Lovers, James Gray
Publié le 11 Janvier 2009
Une jetée. Un homme enjambe la rambarde et, tournant le dos à la mer, se laisse tomber. Il coule à pic dans l’eau sombre de la baie new-yorkaise. On se dit que le film commence par la scène finale et qu’il va tout reprendre depuis le début, usant du procédé du flash-back fréquent dans le genre mélodramatique (cf. La femme d’à côté, Sur la route de Madison, etc.). Alors qu’il touche le fond, le candidat au suicide remonte à la surface, s’agite, appelle au secours. Repêché, il ignore l’attroupement qui s’est formé sur la jetée et, après un vague merci à ceux qui l’ont secouru, rentre chez lui, ou plutôt chez ses parents.
Léonard (Joaquin Phoenix), la trentaine bien tassée, habite en effet chez ses parents, des teinturiers juifs new-yorkais, inquiets pour la santé mentale de leur fils et protecteurs. Léonard souffre de « troubles bipolaires ». Plus tard on découvrira des cicatrices sur ses poignets : Léonard est gentiment suicidaire. Car Léonard est gentil, un peu barré mais gentil. Sa chambre, un joyeux capharnaüm, donne sur une cour intérieure – petite cour typiquement new-yorkaise, murs de brique, fenêtres coulissant verticalement.
Léonard est photographe amateur – c’est l’ « artiste » de la famille. Il fait des photos noir et blanc (des photos bicolores et peut-être bipolaires). On a donc un personnage relativement inadapté, clownesque dans sa démarche ou dans son allure, extrêmement attachant et… célibataire. Il a certes été précédemment « fiancé », mais une incompatibilité médicale entre lui et sa fiancée a fait capoter l’affaire : ils n’auraient pas pu avoir d’enfants ensemble et sa fiancée refusait l’éventualité d’une adoption.
Et voilà que, en l’espace de deux jours, deux femmes font irruption dans sa vie : une brune et une blonde.
Alors que Léonard n’a pas encore quitté ses vêtements trempés après son passage à l’acte introductif, ses parents lui annoncent au travers de la porte de la chambre que des amis juifs également teinturiers dont l’entreprise va bientôt fusionner avec la leur sont attendus pour le dîner et que, bien sûr, on compte sur sa présence – d’autant qu’ils seront accompagnés de leur fille, Sandra (Vinessa Shaw). Bref, ça serait bien que non seulement les entreprises fusionnent, mais les enfants également. Léonard se prête sans trop de résistance à cet arrangement, d’autant que Sandra, une superbe brune, est plutôt entreprenante.
Le lendemain, Léonard tombe nez à nez sur une magnifique blonde, Michelle (Gwyneth Paltrow), dans la cage d’escalier de l’immeuble. La jeune femme est en quelque sorte mise à la porte de chez elle par un père sujet à des troubles du comportement qu’elle héberge provisoirement. Léonard l’invite aussitôt à se réfugier chez lui – le temps que la crise du père passe. Petit tour du propriétaire, visite de la chambre depuis laquelle on peut apercevoir la fenêtre de la voisine, et puis s’en vont. Léonard tombe raide amoureux de la blonde dont on apprendra plus tard qu’elle est assistante dans un cabinet d’avocats et qu’elle a une liaison avec son patron qui par ailleurs est marié et chef de famille.
Le mélo est maintenant posé sur les rails. Le film joue la partition sans fausses notes. On s’ennuie un peu, quand même. On pense au cinéma américain des années 50 – Fenêtre sur cour, bien sûr : Léonard photographie de sa fenêtre la voisine qui apparaît dans l’encadrement de la fenêtre de son appartement (à elle). On pense à une certaine ambiance de polar quand la blonde, sortant d’un couloir obscur, rejoint dans la cour de l’immeuble, le visage défait, Léonard. On pense à Woody Allen (dans les années 80) et la famille juive new-yorkaise.
A chaque instant le film menace de sombrer dans le vaudeville mais se reprend et renonce à s’engouffrer dans cette voie que pourtant il ouvre régulièrement. Le vaudeville, c’est l’amant caché dans le placard. Ainsi, lorsque Léonard, accouru auprès de Michelle, se cache derrière la porte de la chambre alors que l'amant fait soudainement irruption.
Film d’amour, Two lovers filme l’amour avec la brune et avec la blonde. L’amour avec la brune est horizontal et emprunt de tendresse. Cette scène d’amour a pour « écrin » la chambre de Léonard et bénéficie clairement de la caution parentale. Cet amour est dans l’ordre des choses. L’amour avec la blonde est, lui, vertical et comporte une certaine sauvagerie. La scène d’amour est à ciel ouvert et relève indiscutablement d’une transcendance amoureuse.
La blonde est moins sensuelle que la brune, plus imprévisible aussi, mais dira sans détour l’effet que Léonard lui a fait : « Je t’ai vraiment senti en moi ! »
Ni Léonard, ni Michelle n’ont trouvé leur place dans le monde. Reprenons : Léonard est un adolescent attardé, vivant sous le toit parental, mal remis d’un échec amoureux. Michelle, sans repères (son père la chassant même de son repaire à elle), est sous la dépendance financière et affective d’un homme qui ne l’intègre cependant pas dans le monde.
Alors ces deux là, Léonard et Michelle, se rencontrent et plongent dans le réel (ce qui se tient à la lisière du monde, ou plutôt, ce que le monde tient en lisière), dans la folie amoureuse quand ils décident de s’enfuir, lui de quitter sans mot dire (mais aussi sans maudire) la base familiale protectrice et étouffante, elle de prendre les devants et de quitter l’appartement new-yorkais payé par son amant. Ils prennent des billets d’avion pour Los Angeles où Michelle peut, dit-elle, compter sur une amie.
Quelques mots au sujet du dénouement : le film suggère que chacun trouve finalement sa place dans le monde. On peut bien sûr considérer qu’il y a une part de résignation chez l’un et chez l’autre – et de fait il faut renoncer au réel, vertige et jouissance, pour prendre place dans le monde. Mais, du moins pour Léonard dont le film suit l’errance nocturne vers la mer, la possibilité d’une adhésion heureuse à l’ordre des choses n’est pas du tout exclue…
L’image est somptueuse. Et, davantage peut-être que celui des deux femmes, le personnage de Léonard crève l’écran.
Jean-Luc Jousse

