Nue propriété, Joachim Lafosse

Publié le 21 Juillet 2008

Thierry et François (Jérémie et Yannick Rénier), deux frères faux-jumeaux, âgés d’une bonne vingtaine d’années, et Pascale (Isabelle Huppert), leur mère, vivent sous le même toit, dans une maison campagnarde que bordent un étang et un bosquet. L’isolement, la promiscuité et la confusion identitaire sont les données constitutives du film du jeune cinéaste belge Joachim Lafosse.

La caméra s’attache dans un premier temps à montrer comment fonctionne cette machinerie familiale. Pascale, qui vient de s’acheter de la lingerie, demande leur avis à ses deux grands fils. Elle pose ses mains sur ses seins, découvre légèrement son ventre, se claque les fesses : « Je suis trop grosse ». Les garçons ricanent : « Non, non, ça fait juste un peu pute… » D’autres jalons indiquant le brouillage des limites dans ce chaudron familial sont posés par le cinéaste : Pascale ne ferme pas complètement la porte des WC, ou encore partage la salle de bain avec un de ses fils (Thierry). Les limites constitutives de l’intimité (à l’intérieur de l’espace privé) sont ignorées. Le film s’ouvrait d’ailleurs sur ces mots : « A nos limites ».

Les deux garçons vivent (depuis le départ du père, très certainement) dans un état de non séparation qui les enferme dans l’impasse d’une intersubjectivité circulaire : le jeu les soude (parties de ping-pong, jeux vidéo, tirs à la carabine dans l’étang, tours de moto dans les chemins bourbeux environnants), le rituel des repas les amarre autour d’une table elle-même circulaire. Bref ça tourne en rond et ça patauge grave dans le brouet familial. Les piles de linge, les pâtes à tous les repas (la pâtée), le canapé, la voiture dont ils dépendent (au point de se battre si un seul des deux peut prendre place à bord), sont les bornes d’une existence qui se révèle entièrement assujettie au pouvoir maternel.

 

  Nue Propriété

 

Ce mélange devient rapidement explosif. Pascale envisage de vendre la maison familiale afin de pouvoir s’installer avec son nouveau compagnon, un cuisinier (flamand), dans le sud de la France. Les garçons (flemmards) refusent radicalement et violemment la séparation qu’impliquerait une telle décision. Les deux faces d’une même détresse vont surgir, également hideuses. Le silence (François) et la fureur (Thierry). La lâcheté et la terreur. Pascale se rebelle puis se soumet, s’affirme et puis la ferme. Gifle et câline.

 

Mais qui est donc cette mère ? Elle refuse l’assistance financière de son ex-époux mais quémande tardivement une aide que celui-ci refusera. Pourquoi s’obstine-t-elle à nourrir ses enfants à coups de plâtrées de pâtes puisque ceux-ci ne lui rendent qu’insultes et humiliations ? N’est-t-elle pas largement responsable de l’ensauvagement de ses enfants ?

Thierry et François sont en effet deux enfants sauvages pour lesquels l’irruption d’un tiers (amant, agent immobilier) est insupportable puisqu’elle ferait éclater la bulle psychotique dans laquelle leur mère les a enfermé.

 

Joachim Lafosse recourt à des plans fixes qui ne sont pas sans rappeler le cinéma d’Ozu (exemplairement : le rituel des repas filmé en plans fixes, la caméra à hauteur de visage – même si les contraintes sociales qui pèsent sur les personnages des films d’Ozu sont ici dangereusement ignorées) ou, plus lointainement dans le temps, la peinture hollandaise (les corridors ou les vestibules encombrés de paniers de linge évoquent cette atmosphère hollandaise).

 

Et le jeu des acteurs ? D’une intensité qui donne des accents de tragédie grecque à ce film magnifique. Isabelle Huppert remarquable en moderne Médée dont les deux fils ne grandiront jamais (ici, pas de couteau infanticide, mais une désertion qui précipite le dénouement tragique)…

 

Jean-Luc Jousse

Rédigé par immarcescible

Publié dans #cinéma

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