Le premier venu, Jacques Doillon
Publié le 7 Juillet 2008
Camille (Clémentine Beaugrand) et Costa (Gérald Thomassin) déboulent d’une petite gare de la Baie de Somme. Costa, boule de nerf, déverse des mots tour à tour justificateurs et accusateurs sur celle qui a choisi de ne pas le lâcher depuis leur rencontre de la veille. Elle reçoit l’averse sans se démonter. Il y a un peu de Gelsomina dans son personnage, de même qu’il y a du Zampano dans celui de Costa : on se souvient que dans La Strada, deux laissés-pour-compte de l’Italie d’après-guerre sillonnent les routes de la péninsule, Gelsomina (Giulietta Masina) qui incarne l’innocence et le don de soi et Zampano (Anthony Quinn) qui réunit les traits de l’être fruste et brutal. Il y avait la fixité arrondie du regard de Giulietta Masina dans La Strada, il y a le regard infiniment troublant et désarmant de Clémentine Beaugrand dans Le premier venu.
Camille est d’une grande douceur mais aussi d’une grande obstination : pas question pour elle de se débrancher de la première prise électrique venue. Costa est une petite frappe survoltée qui débite à cent à l’heure des mots mal pensés – « je m’excuse », « je te demande pardon si tu préfères » – alors que Camille lui demande d’expliquer son comportement de la veille. Y a-t-il eu viol la veille ? L’affaire n’est pas claire.
Costa revient, lui, sur les traces d’un passé plus ancien et renoue avec sa fille (qu’il n’a pas vu depuis trois ans), sa femme (idem), son père (une épave) et un copain d’enfance devenu flic (Guillaume Saurrel).
Cyril, le jeune flic toujours en civil, tente de séduire Camille. Il a pour lui la civilité. Il parle peut-être un peu trop civilement (Camille lui en fait le reproche). On repense à nouveau au film de Fellini, La Strada, dans lequel un troisième larron, saltimbanque lui aussi, mais doté d’une verve poétique, séduit Gelsomina (et ridiculise Zampano, qui finira par le tuer).
Camille, lumineuse et opaque, oscille entre Costa et Cyril, entre le premier et le dernier venu. Fille de la ville, elle porte les vêtements de la rue. C’est un peu la charpente du film, la charmante du flip.
Doillon, en passant, nous replonge dans le Bescherelle de notre enfance et nous rappelle qu’aimer vient après être, avoir, être aimé et se méfier. Camille vient après l’enfance et ses ravages : Camille aime tandis que Costa se méfie et Cyril veut être aimé.
L’action est mince, elle tente quand même une incursion dans le polar (braquage et enlèvement d’un agent immobilier, affrontement voyou-flic) mais se désintéresse finalement de cette piste et lui préfère, in fine, celle, toute rohmérienne, du marivaudage. Il y a du Rohmer chez Doillon, mais un Rohmer sous amphétamines. Et de même que chez Rohmer, la province, rurale ou balnéaire, porte un nom. Ici, ce n’est ni la côte normande ni le lac d’Annecy, ce n'est ni la campagne vendéenne ni les monts d'Auvergne, non, c’est la Baie de Somme et le Pays Picard – mais nul syndrome ch’ti à l’horizon de ce pays pourtant plat.
Les personnages n’agissent que par impulsion, ne calculent pas, se contredisent sans cesse, ne connaissent d’autres lois, au fond, que celles de l’inconscient. Et c’est aussi, pour une bonne part, le cas du film lui-même.
Doillon renonce donc au dénouement tragique et s’offre même un happy-end quelque peu déconcertant. Veut-il nous convaincre que la rédemption est toujours possible ?
Jean-Luc Jousse
