Moi, Joy, etc. (suite)

Publié le 17 Mai 2010

Dans un texte intitulé « L’industrie du vide » publié en 1979 dans Le Nouvel Observateur le philosophe Cornélius Castoriadis posait la question suivante : « Sous quelles conditions sociologiques et anthropologiques, dans un pays de vieille et grande culture, un "auteur" peut-il se permettre d’écrire n’importe quoi, la "critique" le porter aux nues, le public le suivre docilement – et ceux qui dévoilent l’imposture, sans nullement être réduits au silence ou emprisonnés, n’avoir aucun écho effectif ? »

Celui qui, à l’époque, avait suscité l’ire du philosophe exhibait son panache et ses chemises blanches frappées d’un sigle invisible aux trois initiales sur les plateaux de télévision et faisait la une des magazines d’information. Plus de trente ans après, un peu moins jeune malgré un look quasi inchangé, un peu moins fougueux aussi malgré une idylle flamboyante, l’auteur du Testament de Dieu continue de faire le grand huit médiatique à l’occasion de chacune de ses publications. Mais, comme je l’indiquais dans le précédent article, la relève de celui que n’ébranle pas le doute est assurée, à n’en pas douter. Dans quelques années BHL pourra publier Le Testament du Vieux et quitter la scène avec le sentiment du devoir accompli. Les nouveaux chiens de garde du jeunisme qui aboient si fort dans le poste ne verseront pas même une larme car ils ont dès longtemps compris que l’amnésie et le vide intellectuel sont les meilleurs gages d’une éternelle jeunesse intello-médiatique.

Mais revenons à l’auteur de L’industrie du vide. La démocratie est fragile : le cynisme, la démagogie, le pouvoir de l’argent en sont les principaux fossoyeurs. C’est la raison pour laquelle Castoriadis en appelait à une vigilance éthique et politique : « La démocratie n’est possible que là où il y a un ethos démocratique : responsabilité, pudeur, franchise, contrôle réciproque et conscience aiguë de ce que les enjeux publics sont aussi nos enjeux personnels à chacun. Et, sans un tel ethos, il ne peut pas y avoir non plus de "République des Lettres" mais seulement des pseudo-vérités administrées par l’Etat, par le clergé (monothéiste ou non), par les médias. » Castoriadis constatait la perte du sentiment de responsabilité et de pudeur chez des « auteurs » qui, à l’époque, émergeaient à peine de la nuit stalinienne. S’exprimant dans une langue que les adeptes du texto jugeront passée de mode, le philosophe voyait dans la marchandisation des idées une condition de la destruction de l’espace public de pensée : « Une autre évolution a été nécessaire, celle précisément qui a fait des "idées" un objet de trafic, des marchandises consommables une saison et que l’on jette (oublie) avec le prochain changement de mode. Cela n’a rien à voir avec une "démocratisation de la culture" pas plus que l’expansion de la télévision ne signifie "démocratisation de l’information", mais très précisément, une désinformation uniformément orientée et administrée. »

Castoriadis pointait enfin « l’altération et la dégradation essentielle de la fonction traditionnelle de la critique. Il faut que la critique cesse d’être critique et devienne, plus ou moins, partie prenante de l’industrie promotionnelle et publicitaire. Il ne s’agit pas ici de la critique de l’art, qui pose d’autres questions ; ni de la critique dans les domaines des sciences exactes, ou des disciplines spécialisées, où jusqu’ici la communauté des chercheurs a su imposer 1’ethos scientifique (…). Mais trafiquer les idées générales – à l’intersection des « sciences humaines », de la philosophie et de la pensée politique – commence à rapporter beaucoup, notamment en France. Et c’est ici que la fonction de la critique pouvait et devait être importante, non pas parce qu’elle est facile, mais précisément parce qu’elle est difficile. » Le philosophe se faisait d’une certaine façon rassurant dans sa conclusion : « Que cette camelote doive passer de mode, c’est certain : elle est, comme tous les produits contemporains, à obsolescence incorporée. » Mais les camelots sont souvent prolifiques, hélas ! et leurs livres sont lus.

Je remercie Valérie C pour avoir attiré mon attention sur le texte de Cornélius Castoriadis dont chacun pourra juger de l’actualité.

JLJ

Rédigé par immarcescible

Publié dans #actualité

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J
<br /> Dis, le sais-tu que tu me scies ?<br /> Si « associé » ne te sied pas,<br /> « Accouplé », autrement sympa,<br /> C’est le pied assuré aussi !<br /> <br /> <br />
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F
<br /> Joli, moyennant de considérer comme muette la dernière syllabe du verbe "associer". Mais cela reste pour moi un sujet d'admiration ! Au fait, que sort Télé-ram'-Ah!" a-t-il jeté sur la si<br /> percutante et immarcescible critique des minables duettistes ?<br /> <br /> <br />
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J
<br /> Le nom de Wittgenstein, rimant avec castagne,<br /> Au prix d’un à-peu-près dont l’esprit s’accommode,<br /> Associé à Casto dont la pensée hors-mode<br /> Dédaigne les coups bas ? Et tous les autres au bagne ?<br /> <br /> <br />
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F
<br /> Je joins mes remerciements aux tiens, même si je ne connais pas cette personne à la culture si pertinente. Ceci posé, que la camelote se vende bien et soit produite en grande quantité ne surprend<br /> personne. Il est simplemement dommage que l'on ne dispose pas d'une institution, fût-elle de peu de pouvoir, qui pourrait régulièrement mettre en garde contre des produits frelatés. Les vecteurs de<br /> l'information culturelle sont désormais des grandes surfaces des produits (j'emploie volontairement le terme) culturels frelatés. Il reste des blogs d'esprits avisés et pénétrants, dont celui de<br /> l'excellent républicain Immarcescible (Wittgenstein soit loué !) (je n'ai pu m'empêcher de finir comme un potache, mais pas comme un djeun').<br /> <br /> <br />
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