Affaire Gabriel Matzneff

Publié le 8 Janvier 2020

Un mot sur la grande affaire du moment, l’affaire Gabriel Matzneff versus Vanessa Springora. Les tenants et aboutissants sont connus de tous. Je n’y reviens pas. L’histoire qui nous est racontée depuis quelques jours à longueur d’émissions, de débats ou de tribunes dans les journaux est ce qu’il faut bien appeler une histoire extraordinaire. Edgar Allan Poe, dans ses histoires du même nom, nous l’a déjà en quelque sorte racontée. Lacan en a tiré un texte célèbre, « Le séminaire sur ‘La Lettre volée’ ».

Au cours d’une soirée d’automne, le préfet de police se rend chez Dupin pour le consulter au sujet d’une affaire embarrassante. Le narrateur est le témoin de l’entretien. On y apprend que la reine a reçu une lettre compromettante (mais dont le contenu et même l’objet ne nous serons pas communiqués) et que son royal époux surgit dans le boudoir alors qu’elle lit ce « document de la plus haute importance ». Elle tente de dissimuler la lettre mais, prise de court et ne sachant que faire, elle la pose sur la table en prenant soin toutefois de la retourner. Le ministre D. fait à son tour irruption dans le boudoir, remarque et la lettre et l’embarras de la reine, et, dans un tournemain, substitue à la lettre compromettante une autre lettre de même apparence, s’appropriant du même coup sous les yeux impuissants de la reine un objet de chantage qu’il pourra produire le cas échéant.

La reine met alors la police secrète dans la confidence, charge pour elle de mettre la main sur la lettre volée par le ministre dont l’hôtel particulier est systématiquement fouillé lors de ses fréquentes escapades nocturnes. On nous dit que durant dix-huit mois, le préfet et ses équipes ont « scruté tous les coins et les recoins de la maison ». Ils ont soumis en vain chaque jointure d’ameublement et de parquet, chaque reliure de livre, à « la curiosité jalouse du microscope ».

Dupin (que rien ne dupe) se présente alors un matin à l’hôtel du ministre et, tout en s’entretenant de choses indifférentes avec celui-ci, protégé par une paire de lunettes vertes, inspecte l’appartement. Voici ce qu’il confie au narrateur : « A la longue, mes yeux, en faisant le tour de la chambre, tombèrent sur un misérable porte-cartes, orné de clinquant, et suspendu par un ruban bleu crasseux à un petit bouton de cuivre au-dessus du manteau de la cheminée. Ce porte-cartes, qui avait trois ou quatre compartiments, contenait cinq ou six cartes de visite et une lettre unique. Cette dernière était fortement salie et chiffonnée. Elle était presque déchirée en deux par le milieu, comme si on avait eu d’abord l’intention de la déchirer entièrement, ainsi qu’on fait d’un objet sans valeur ; mais on avait vraisemblablement changé d’idée. (…) A peine eus-je jeté un coup d’œil sur cette lettre, que je conclus que c’était celle dont j’étais en quête. » La lettre était « sous le nez du monde entier », mais elle s’affichait en trop gros caractères pour qu’on puisse la voir. Il avait suffi au ministre de la mettre parfaitement en évidence, au prix certes de quelques légères transformations, pour empêcher quiconque de l’apercevoir.

Vous ne voyez toujours pas où je veux en venir ? Puisqu’il faut tout vous dire, et au risque d’une transposition que l’on jugera peut-être hardie, voyons en quoi l’affaire du moment était déjà, d’une certaine manière, écrite dans « La Lettre volée ».

En publiant pendant trente ou quarante ans ses journaux ou récits autobiographiques, autrement dit en nous mettant littéralement et littérairement sous le nez ses turpitudes, Gabriel Matzneff, fort de ses appuis dans la sphère des médias et de l’édition, s’est cru revêtu d’invisibilité du fait que personne ou presque n’y voyait rien (à redire) – du fait que nous avions tous la tête enfoncée dans le sable. Mais c’était sans compter qu’une des innombrables conquêtes de l’écrivain aurait tout loisir, le temps venu, de nous plumer tranquillement le derrière (sans honte, je plagie Lacan).

Qu’on ne s’y trompe pas, s’il faut désigner un responsable dans l’affaire en question, on ne va certes pas exonérer Matzneff (dont l’éventuelle culpabilité pénale n’est pas ici mon objet) dont on découvre qu’il est non seulement un individu méprisable mais surtout minable (les mails ou tribunes parues dans « L’Obs » et dans « L’Express », pour les quelques lignes dont j’ai pris connaissance, l’établissent suffisamment). On ne va pas non plus exonérer tout à fait Bernard Pivot, même si l’acharnement dont il fait l’objet depuis une dizaine de jours avère surtout que la logique du bouc-émissaire a encore de beaux-jours devant elle. Pivot se défend certes maladroitement. Mais enfin, Pivot n’a jamais été qu’un beauf jovial dont il ne fallait pas attendre quelque lueur critique, encore moins dans son grand âge. On lui demandait de servir la soupe aux écrivains, ce qu’il fit très bien pendant les quinze ans d’« Apostrophe ».

On s’en prend également à la « pensée 68 ». Les Deleuze, Foucault, Lyotard auraient piétiné la loi, dézingué les normes, fustigé les règles, et ouvert grand les vannes du désir sans s’apercevoir qu’ils accouchaient d’autant de petits Calliclès – ce prototype du prédateur en tous genres (de Gabriel Matzneff à Carlos Ghosn). Sauf que ces penseurs, dont les noms étaient certes relativement célèbres (et le restent pour les deux premiers), n’étaient (et ne sont) lus que par une poignée de lecteurs.

Aussi, n’est-ce pas plutôt notre cécité commune qu’il faut interroger ? C’était littéralement sous nos yeux (sous notre nez), et l’on ne voyait rien. Ou plutôt, on ne voulait rien voir.

Serge Gainsbourg chantait « Lemon incest ». Et même si les paroles qu’il mettait dans la bouche de sa fille sont apparemment sans ambigüité (« l’amour que nous ne ferons jamais ensemble/Est le plus beau le plus rare le plus troublant/Le plus pur le plus enivrant »), outre qu’avec Gainsbourg on n’est jamais à l’abri d’une antiphrase, le clip réalisé par ses soins le montrait torse nu dans un lit entourant de ses bras sa fille en petite culotte. On mettait alors ce genre de provocation (c’en était une, bien sûr) sur le compte de Gainsbarre, le personnage qu’il s’était créé dans les années 80. Et le tour était joué.

Tout le monde se méprenait sur le sens de « Lolita », le roman de Nabokov, en dépit des mises en garde de l’écrivain : Humbert est un pédophile manipulateur dont Nabokov exhibe les stratagèmes. Lolita n’est une nymphette que sous le regard de Humbert. Ecoutons l’écrivain reprendre le toujours jovial Bernard Pivot qui, en 1975, dans une émission qui lui était entièrement consacrée, l’interroge sur le succès de « Lolita », roman qui camperait le personnage d’une « petite fille un peu perverse ». La mine entendue et l’œil égrillard de Pivot le cèdent progressivement à un étonnement plus ou moins feint, puis à une capitulation en rase campagne. « Lolita n’est pas une jeune fille perverse, affirme d’emblée Nabokov. C’est une pauvre enfant que l’on débauche et dont les sens ne s’éveillent pas sous les caresses de l’immonde M. Humbert. (…) La perversité de cette pauvre enfant a été grotesquement exagérée. (…) En réalité, Lolita est une fillette de douze ans tandis que M. Humbert est un homme mûr. C’est l’abîme entre son âge et celui de la fillette qui produit l’attrait mortel [dont Lolita est menacée]. C’est l’imagination du triste satyre qui fait une créature magique de cette petite écolière américaine aussi banale et normale dans son genre que le poète raté Humbert l’est dans le sien. En dehors du regard maniaque de M. Humbert, il n’y a pas de nymphette. Lolita la nymphette n’existe qu’à travers la hantise qui détruit Humbert. Voici un aspect essentiel d’un livre singulier qui a été faussé par une popularité factice. »

Revenons à nos amours, je veux dire à Jacques Lacan. L’existence suffisamment connue des écrits autobiographiques de Matzneff nous situait dans une chaîne symbolique étrangère à celle qui constitue notre croyance commune selon laquelle l’enfance doit être protégée. Du fait que nous le lisions ou que nous étions des lecteurs potentiels de l’écrivain, du simple fait même qu’il avait eu son heure de gloire télévisuelle dans les années 80, qu’il était toujours publié et que les milieux littéraires continuaient de le choyer (ce qui n’avait plus été le cas de Tony Duvert, un écrivain pédophile de bien plus grande envergure littéraire, abandonné de tous depuis longtemps et mort dans une misère crasse), nous ne pouvons faire comme si Matzneff ne nous regardait pas. Par notre adhésion plus ou moins assumée (on lui reconnaissait un talent, une prestance, des « lettres »), ou même par notre indifférence, nous avons en quelque manière validé la parole pédophile de Matzneff. Nous pourrions dès lors presque reprendre le mot de Lacan à propos de la lettre soustraite à qui la détenait : ce n’est pas parce que le secret de la lettre est indéfendable que « la dénonciation de ce secret soit d’aucune façon honorable ». Tous ces gens biens qui hurlent avec les loups, « les ‘honesti homines’, ne sauraient s’en tirer à si bon compte ». Ce dont nous avons l’illustration dans l’affaire Matzneff, « c’est que non seulement le sujet suit la filière du symbolique [disons : de l’époque], mais que les sujets, pris dans leur intersubjectivité, prennent eux aussi la file, autrement dit nos autruches, auxquelles nous voilà revenus, et qui, plus dociles que des moutons, modèlent leur être même sur le moment qui les parcourt de la chaîne signifiante ». Si vous m’avez suivi jusque-là, vous reprendrez bien une rasade de jargon lacanien. Ce que met à jour l’affaire Matzneff, « c’est que le déplacement du signifiant [disons : le changement d’époque] détermine les sujets dans leurs actes, dans leur destin, dans leurs refus, dans leurs aveuglements, (…) et que bon gré mal gré suivra le train du signifiant [disons : le changement d’époque] comme armes et bagages, tout ce qui est du donné psychologique » et de ce qui relève de la construction socio-juridique. « C’est ainsi que ce que veut dire ‘La Lettre volée’ [l’affaire Matzneff], c’est qu’une lettre [disons : des écrits autobiographiques] arrive[nt] toujours à destination ».

 

Jean-Luc Jousse

Rédigé par immarcescible

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