Le nom des gens, Michel Leclerc

Publié le 22 Décembre 2010

Regard caméra, le personnage que joue Jacques Gamblin, 45-50 ans, décline son identité et imagine les circonstances de son identification à l’état civil lors de sa naissance. Ses parents s’appellent Martin. Il se prénommera Arthur. Cette banalité patronymique évoque tout à la fois la révolution électroménagère que constituent les Trente Glorieuses et la puissance assimilatrice de l’Etat français. Ses grands-parents maternels, des Juifs grecs, sont morts à Auschwitz. Ses parents ont enseveli sous une chape de silence ce passé tragique.

Ça fait quoi, dans la vie, de s’appeler Arthur Martin ? C’est plus fort qu’eux, les gens l’interrogent sur ses liens de parenté avec son homonyme célèbre.

Alain Bédouet, l’inamovible animateur du Téléphone sonne à France Inter (mon voisin dans la salle : « je ne le voyais pas comme ça ») – et véritable lieu de mémoire radiophonique – reçoit Arthur Martin dans son émission qui traite ce jour-là de la grippe aviaire. Arthur Martin, un ornithologue jospiniste (sic) qui travaille pour l’office français des épizooties, tient le discours du principe de précaution. A deux pas du studio, une standardiste débutante mais sur-vitaminée (Sara Forestier), chargée de sélectionner les appels des auditeurs, ne prend pas de gants pour leur dire ce qu’elle pense de certaines des questions qui transitent par elle. Mais cela ne lui suffit pas : elle déboule dans le studio et s’emporte contre l’invité auquel elle reproche sa propagande hygiéniste. Rapidement maîtrisée par des agents de sécurité, elle est aussitôt virée de la station. Après l’émission elle retrouve Arthur Martin auquel elle propose illico une partie de jambes en l’air. Interloqué, celui-ci met en œuvre une sorte de principe de précaution relationnel. La jeune femme, fille d’une soixante-huitarde qui n’est pas passée du col Mao au Rotary-Club et d’un immigré algérien dont la famille a été massacrée par l’armée française, a ses principes : elle couche le premier soir ou pas du tout. Bahia Benmahmoud est une « nature » qui ne s’attarde pas sur ses origines culturelles. Elle couche comme on milite, ou, plutôt, son militantisme politique consiste à coucher avec « des fachos de droite » et de les convertir aux valeurs de la gauche au moyen de messages subliminaux prononcés au moment de l’orgasme (sa notion de « facho de droite » est très accueillante – comme sa personne – puisqu’elle s’applique, sans que les degrés soient nettement marqués, aussi bien au militant Front National qu’à l’électeur bayrouiste). A l’heure où le niqab fait débat dans la société française, elle se trimballe à poil dans la rue ou dans le métro sans même réellement s’en apercevoir. On le voit, le réalisateur n’hésite pas à forcer le trait.

 

Le Nom des gens

 

Le nom des gens est une comédie roborative qui non seulement apporte une assez jolie réponse cinématographique au débat de triste mémoire sur l’identité nationale, mais brasse de nombreuses autres thématiques actuellement débattues dans l’espace public français, depuis le communautarisme jusqu’à ce que Finkielkraut et quelques autres appellent la compétition victimaire, et ne se prive pas, en passant, de donner un coup de griffe salutaire au bien-pensant « devoir de mémoire ». Qu’est-ce que débattre ? N’est-ce pas d’abord se débattre contre les représentations-sparadraps qui collent à nos droits au point que nous en oublions nos devoirs ? J’imagine que tout le monde comprend ce que je veux dire…

L’un des moments les plus réussis du Nom des gens est la séquence du repas familial qui réunit les principaux protagonistes du film. Quels sont les sujets qu’il ne faut pas aborder en présence des parents d’Arthur ? Tous ceux qui sont susceptibles d’évoquer la Shoah. Or, comme il arrive immanquablement dans ce genre de situation, n’importe quel sujet – et surtout le plus commun – se laisse ramener par un phénomène d’aimantation au sujet tabou.

Je terminerai en citant l’une des répliques qui mériterait à mon sens de rester dans la mémoire cinéphilique hexagonale. Elle est prononcée par Lionel Jospin (le vrai) que Bahia invite pour l’anniversaire d’Arthur (Jospin comme cadeau d’anniversaire, il fallait oser !). Le déculotté de la présidentielle de 2002 interroge Arthur sur son métier et déclare l'oeil gourmand : « Un jospiniste aujourd'hui, c'est aussi rare qu'un canard mandarin dans l'île de Ré.»

 

Le Nom des gens

 

JLJ

Rédigé par immarcescible

Publié dans #cinéma

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