Singularités d'une jeune fille, Manoel de Oliveira
Publié le 30 Septembre 2009
Manoel de Oliveira a réalisé son premier film en 1931. Sa filmographie compte 49 titres dont plus de la moitié ont été tournés alors qu’il avait passé le cap des 80 ans. A bientôt 101 ans le cinéaste portugais réalise un film contemplatif sur le désir amoureux, Singularités d’une jeune fille blonde, dont le récit est adapté d’une nouvelle de Eça de Queiroz, écrivain portugais du dix-neuvième siècle. Le film ne dure qu’une heure, et c'est bien ainsi.

Au terme d’une narration ferroviaire dont elle est l’objet, une jeune fille blonde s’assoit, défaite, dans un fauteuil, baisse la tête, écarte les jambes, se mure dans le silence. Le plan est sidérant, mais le montage l’est peut-être plus encore, qui manifeste la radicale détumescence du désir : le train, qui semble s’échapper d’entre les cuisses de la jeune fille, file au loin, emportant le narrateur et l’inconnue à laquelle il vient de raconter sa déconvenue amoureuse.
Dans Cet obscur objet du désir, Bunuel (ou son scénariste, Jean-Claude carrière) imaginait le dispositif suivant : dans un train qui le ramène de Madrid à Paris, un homme (Fernando Rey), ayant préalablement déversé le contenu d’un seau d’eau sur la tête d’une jeune femme (Carole Bouquet) qui le rejoignait sur le quai de la gare madrilène, raconte aux voyageurs ébahis l’histoire tumultueuse qu’il a eue avec cette femme.
Le dispositif de Singularités d’une jeune fille blonde est bunuelien. Dans un train, un homme se confie à la femme qui voyage à ses côtés. Macario (Ricardo Trepa) est comptable, le voilà conteur. Il travaille dans la boutique de son oncle qui tient un commerce de tissus luxueux. Il occupe une petite pièce dans les étages supérieurs du magasin. Sa fenêtre, toujours ouverte, donne sur un appartement richement décoré, de l’autre côté d’une ruelle du vieux Lisbonne. Penchée à sa fenêtre, un éventail orné de motifs chinois à la main, une jeune fille paresse. Et ne cesse d’apparaître. Derrière elle on aperçoit un portrait accroché au mur, portrait que dissimule (et que révèle) partiellement un rideau transparent. La voisine oisive et son vis-à-vis tâcheron sont à quelques mètres l’un de l’autre. Les regards s’évitent, puis évitent de s’éviter. Oliveira filme la fenêtre dans laquelle s’encadre Luisa depuis la fenêtre qui lui fait face. Identiquement, il filme à différents moments de la journée (et bien sûr dans une lumière qui n’est jamais tout à fait la même) une colline lisboète depuis une colline qui lui fait face. Macario prend des renseignements sur la jeune fille, Luisa (Catarina Wallenstein), puis intègre le cercle littéraire que fréquentent la jeune fille et sa mère.
Dans le train, l’inconnue se laisse embarquer par l’histoire. L’homme poursuit la narration. L’oncle voit d’un mauvais œil l’idylle à laquelle le neveu succombe. Et lorsque celui-ci annonce son projet de mariage, l’oncle tranche : il n’en est pas question. C’est la rupture professionnelle et familiale. Le jeune homme se retrouve vite aux abois. Une opportunité se présente à lui : il peut se refaire une santé financière au Cap Vert. On le voit, l’histoire a des résonnances balzaciennes.
Une sombre histoire de joaillerie précipitera le dénouement du film. Le comptable balzacien tombera de son nuage romantique quand il découvrira la vérité qui se dissimulait derrière l’éventail chinois.
JLJ