L'Heure d'été, Olivier Assayas
Publié le 2 Juillet 2008
Premier acte – C’est l’été. Une ribambelle d’enfants-adolescents descend en file indienne la butte qui domine la vieille maison bourgeoise dont on devine rapidement qu’elle constitue le décor sur le fond duquel va se jouer le drame de la mémoire et de l’amnésie. Décor, mais aussi personnage d’une certaine façon. Les enfants du plan d’ouverture ne sont là que parce que leurs parents se réunissent à l’occasion des 75 ans d’Hélène, la matriarche (Edith Scob). Des cadeaux sont déballés : le plaid d’un côté (le rappel de l’âge), le portable de l’autre (l’appel technologique). Ni l’un ni l’autre ne plaisent, à vrai dire. Cette demeure est peuplée d’objets qui ont une « âme ». Or, ce qui leur confère une « âme », c’est la mémoire. Ce qui détruit cette âme, c’est l’amnésie. Le film traite de la façon dont l’âme devient valeur d’échange, avec la complicité des parents : l’un, Jérémie (Jérémie Rénier), travaille en chine, l’autre, Adrienne (Juliette Binoche), exerce ses talents de designer en Amérique (en amnésie ?), le troisième, Frédéric (Charles Berling), économiste (donc à ce titre spécialiste de la valeur d’échange) et intellectuel parisien, semble à première vue réellement attaché à la préservation de la mémoire familiale, mais cèdera sans résistance aux forces du présent incarnées par Jérémie et Adrienne.
Cette maison abrite la collection personnelle de Paul Berthier, oncle d’Hélène et peintre (imaginaire) du début du XXème siècle. Mobilier art nouveau (Majorelle), Vases en céramique (Bracquemont), tableaux (dont deux Corot accrochés en vis-à-vis dans le vestibule), sans compter les carnets de Paul Berthier, sont les pièces maîtresses de cette collection. Hélène vit désormais seule dans cette maison, secondée pour les tâches domestiques par une vieille gouvernante. Cette dernière, sans qu’il y paraisse, est le véritable centre de la maison.
Deuxième acte – Hélène est morte. Se pose la question de l’héritage. Ses enfants se réunissent (une dernière fois ?) pour procéder au démembrement annoncé (que Frédéric est sûrement le seul à ne pas avoir clairement anticipé, et vraisemblablement par lâcheté). Diverses questions juridiques sont abordées. Une dation à l’Etat permet de payer les frais de succession. Les experts s’abattent sur la collection privée comme des vautours dépêchés par l’Etat français. L’un d’eux évoque les Corot : « Le marché international n’identifie pas bien cet artiste ».
Troisième acte – Les biens ont été dispersés, le musée d’Orsay a fait l’acquisition des pièces qu’il convoitait depuis longtemps. La demeure est désormais vide. Les portes sont closes, mais les volets ne sont pas encore fermés. La caméra est posée au milieu de la maison et procède à un panoramique. Par une des fenêtres on aperçoit la gouvernante qui jette un œil à l’intérieur. La caméra passe d’une fenêtre à l’autre, balayant au passage les murs désertés de leurs occupants désormais muséifiés. Et retrouve d’une fenêtre à l’autre la gouvernante qui fait le tour de la maison. La victoire des forces centrifuges de la post-histoire est éclatante. Cela dit, le film ne se range pas nécessairement du côté d’une mémoire qu’il faudrait à tout prix préserver. Le passé encombre dès lors qu’il ne signifie plus (cf. les adolescents, mais aussi les parents essorés par la modernité). Il encombre également quand il est hyper-signifiant (Hélène, gardienne de la mémoire familiale, en est aussi prisonnière et ne tient pas nécessairement à ce qu’elle lui survive).
Quatrième acte – C’est à nouveau l’été. La maison se remplit d’adolescents, d’amplis et de musique. On retrouve la génération des petits-enfants qui avait fait une brève apparition au début du film et s’était signalée de façon très perlée ensuite. La fille de Frédéric, flanquée de son copain, franchit le muret qui délimite la propriété. La caméra s’élève et découvre les bosquets environnants.
Le titre du film s’explique maintenant : L’Heure d’été, c’est l’heure de ce qui a été, l’heure du passé décomposé.
Jean-Luc Jousse
