Publié dans : cinéma
Samedi 17 octobre 2009

Le premier long-métrage de fiction de Mathias Gokalp, réalisateur qui vient du documentaire, se penche sur le monde l’entreprise, côté cadres (les ouvriers resteront côté cour).

 

Le dispositif filmique est théâtral. Le rideau (en l’occurrence, une porte) s’ouvre sur une salle d’exposition. Au moment où l’ouverture des portes libère le flot de ceux que l’on pense être des visiteurs, un orchestre de musique de chambre libère, lui, les premiers accords de la soirée. Petits fours, champagne et corps humains plastinés. En effet, on peut voir dans des vitrines des écorchés (au sens anatomique du terme) conservés selon la technique inventée et mise en œuvre artistiquement par l’anatomiste allemand Gunther von Hagens.

Nous comprenons (ou, plutôt, croyons comprendre) de quoi il retourne. La société Muller, un grand laboratoire pharmaceutique, a loué ce lieu d’exposition pour organiser un « raout » destiné à souder entre eux les cadres de l’entreprise.

Dans les toilettes – dont nous comprenons vite qu’elles sont apparentées aux loges d’un théâtre – un homme mal à son aise (Jean-Pierre Darroussin) essaie maladroitement et nerveusement de nouer sa cravate. N’y parvenant pas vraiment, il demande alors à un homme de ménage de faire le nœud. Il explique à l’homme de ménage roumain qu’il s’apprête à jouer un rôle – mais est-ce le rôle que chacun de nous tient par la force des choses dans la vie sociale et (surtout) professionnelle ou le rôle que tient un véritable acteur ? Le spectateur n’en sait rien pour l’instant et la mise en scène oriente le spectateur vers la première piste.

Bruno Couffe, le personnage joué par Darroussin, se faufile parmi la foule des participants. Il est rapidement abordé par une jeune femme (Mélanie Boutey : vous savez… Clara Sheller, c’était elle) dont les dents rayent le parquet. Elle lui débite un sabir managérial difficilement compréhensible pour le non-initié.

 

 photo Rien De Personnel

Une femme (Zabou Breitman, directrice de la communication), haut perchée, micro en main, énonce les règles du jeu auxquels les participants doivent se soumettre.

Bruno Couffe (Darroussin, donc) subit les assauts de la jeune femme (Boutey, donc) dont nous découvrons qu’en réalité elle passe un test de coaching. Un assesseur, reconnaissable à sa veste rouge et à ses oreillettes, remplit une grille d’évaluation. Bruno Couffe, prétextant une fringale, s’éclipse. C’est au tour de la jeune femme de perdre pied. Elle se tourne vers l’assesseur. Que dois-je faire ? Il n’est pas prévu que son punching ball s’esquive. On retrouve Bruno Couffe un peu après, dévorant une cuisse de poulet. La jeune femme repart à l’assaut. Depuis le début du film Jean-Pierre Darroussin surjoue le looser ; on pourrait s’en agacer, mais c’est pour mieux égarer tout à la fois le personnage de Mélanie Boutey et le spectateur lui-même.

La caméra joue systématiquement de l’absence de profondeur de champ : les autres personnages de la soirée, ceux de l’avant-plan ou ceux de l’arrière-plan, ne sont que des silhouettes plus ou moins floues.

 

Dans les toilettes, un homme mal à son aise (Jean-Pierre Darroussin) demande à un homme de ménage de lui faire le nœud de cravate (tiens, ça nous rappelle quelque chose). « Jolie cravate », fait remarquer avec un fort accent l’homme de ménage roumain. Bruno Couffe, le personnage joué par Darroussin, désigne un costume incomparablement plus seyant que celui qu’il porte : « C’est mon vrai moi ».

On l’aura compris, le film nous montre sous des angles différents la même action. Alors que la première fois la caméra collait aux basques de Darroussin, cette fois elle laisse venir Darroussin à elle (ça ne vous rappelle pas une réplique de cinéma ?). Un dispositif scénaristique assez subtil se met ainsi en place, leurrant le spectateur qui, de son côté, voit les personnages leurrés se débattre dans la partie qui se joue sous ses yeux. Mise en abyme, si l’on veut.

Tout est truqué dans ce jeu de rôle (alors là, ça me rappelle carrément une chanson de Jean-Patrick Capdevielle : Quand t'es dans le désert depuis trop longtemps, tu t'demandes à qui ça sert toutes les règles un peu truquées du jeu qu'on veut t'faire jouer, les yeux bandés)

Tout est simulacre. La séance de coaching n’est elle-même, à un niveau qui excède la partition entre les comédiens et les coacheurs dupés, qu’un immense rideau de fumée. Il s’agit de duper à la fois le personnel et la concurrence : en fait, l’entreprise va être rachetée par un repreneur, avec le dégraissage de personnel que cela implique.

 

Juché sur une estrade, accompagné par l’orchestre de musique de chambre, le PDG (j’ai nommé le grand Greggory) pousse la chansonnette (lyrique, tout de même). Avec morgue et cynisme, il révèlera les dessous pas jolis, jolis de la sauterie au responsable syndical (Denis Podalydès, retrouvé) qui comporte lui-même une part d’ambigüité (on en vient à se demander s’il ne serait pas un « social-traître »). Un passage aux toilettes (donc un retour à la case « loges ») sera, d’une certaine façon, fatal au PDG.

 

 photo Rien de personnel

Le film joue finement la partition de la comédie et révèle drôlement ce que Rimbaud appelait « l’horreur économique ».

 

Le titre du film s’éclaire (enfin) : Rien de personnel nous dit – mais nous le savions déjà – que le personnel de l’entreprise n’est rien. Il suffit cependant quelquefois d’un rien – être coincé dans les toilettes, par exemple – pour que la face du monde (de l’entreprise) soit changée.

 

Je m’en veux de ne pas avoir parlé de Bouli Lanners, l’époux (fort marri) de la dircom. Mais ce serait ouvrir une autre piste narrative qu'il n'est peut-être pas ici nécessaire de dévoiler.


 photo Rien De Personnel


Auteur de l'article : Jean-Luc Jousse

 

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