Moi, François, Joy et les autres

Publié le 9 Mai 2010

Devant l’insuccès total de mes dernières productions scripturaires qui ne rencontrent comme écho que le silence éternel de quelques improbables lecteurs – même l’ectoplasmique mais néanmoins pugnace FM se fait porter pâle ces derniers temps – le découragement me gagne et je me dis qu’il y a sûrement mieux à faire ou à ne pas faire que de choisir des mots pour, sinon dire des choses (ça, je ne sais pas trop faire), du moins attirer l’attention sur tel ou tel film, soumettre des analyses qui se veulent plus sensibles que savantes (dans ce domaine mon credo est barthésien : « Un peu de savoir, un peu de sagesse, le plus de saveur possible »), incidemment proposer un regard sur le cinéma, enfin ce genre de choses…

 

Pour ceux qui n’auraient plus ouvert Les fleurs du mal depuis les bancs de l’école, voici, dans le texte baudelairien, les deux quatrains pastichés dans le précédent article :

 

 

Le voyage

 

(….)

 

Amer savoir, celui qu’on tire du voyage !

Le monde, monotone et petit, aujourd’hui,

Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image :

Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui !

 

(…)

 

 

L'Ennemi

 

Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage, 

Traversé çà et là par de brillants soleils ; 

Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage, 

Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils. 

 

(…)

 

 

Et puis non ! je ne peux me taire tant m’atterre la terrifiante nullité et la bêtise crasse des propos tenus par deux quasi-quadragénaires anciens profs de français et de philosophie qui ont rapidement quitté le métier et qui sévissent actuellement dans les médias culturels français. L’un et l’autre du haut d’une certaine arrogance plus libérale que libertaire encensent la jeunesse (enfin, leur jeunesse qu’ils ne sont pas loin de croire immarcescible). Ils viennent de publier un livre intitulé Parce que ça nous plaît et sous-titré L’invention de la jeunesse. Il fallait les entendre l’autre jour dans l’émission On n’est pas douché (donc on pue un peu) – il suffit d’un clic sur internet pour revoir la prestation de nos deux thuriféraires de la jeunesse. Lui, conatus spinoziste en bandoulière, elle, conne à tous les étages, assénaient avec leur morgue habituelle une indigente propagande jeuniste. Alors, bien sûr, ça a fait quelques remous sur le plateau.

On retrouvait les mêmes quelques jours plus tard sur Bobo Plus, la chaîne tellement cool. Lui, qui se dit de gauche, affirmait tranquillement : « La vulgarité de Sarkozy, ça me le rendrait plutôt sympathique ».

Téléblabla n’est pas en reste : cette semaine la revue leur consacre sa une (une couv’ très pop) et y perd sa syntaxe (« Parce ça nous plaît », écrivent-ils : Ah, que !) tandis que les interviewers passent les plats. A Téléblabla, ils devraient faire attention : car si les enseignants (de gauche) se désabonnent massivement ils n’auront plus de lecteurs !

Nos duettistes décomplexés (c’est leur côté sarkozyste) exposent donc sur plusieurs pages dans Téléblabla ce qui tient à la fois du constat affligeant de banalité et de l’imposture méthodologique : ils sont jeunes et adultes, ils sont immergés dans leur sujet et déjà à distance de lui, ils sont festifs et responsables, dupes et non-dupes, déconneurs et sérieux, etc. Ecoutons-les. FB : « Parlant de la jeunesse, nous ne pouvions pas feindre une position de surplomb, jugeant les choses du haut de la montagne. Nous réfléchissons de là où nous sommes, c’est-à-dire bientôt quadragénaires, et en même temps pas si éloignés de notre sujet ! » JS renchérit : « Nous incarnons à la fois une certaine jeunesse, dans sa pratique et sa culture, et l’adulte qui jette un regard un peu ironique sur la comédie qu’il joue. »

FB pratique l’art de la fugue adolescente : « On devient vieux quand on rentre à la maison, à la fois littéralement et métaphoriquement ». On se dit qu’au moins les SDF ne risquent pas de devenir vieux ou qu’ils ne risquent pas, plus sûrement, de faire de vieux os.

Le duo non-dupe erre grave. FB : « Tout ce que l’on peut faire, c’est de ne pas être trop dupe non plus du rôle de parent (…). La frontière de la jeunesse passerait ainsi entre ceux qui croient complètement au théâtre du travail et de la parentalité et ceux qui n’y croient qu’à moitié. » Mais c’est qu’il redécouvrirait, notre zélateur de la jeunesse, la figure sartrienne de la mauvaise foi et peut-être même celle, pascalienne, de la « pensée de derrière ». JS est plus directe : « L’intimité, cela fait partie de ce que nous appelons "la comédie de l’adulte" ; on la sacralise, elle devient une affaire sérieuse ». Être jeune, c’est s’éclater sur Facebook et Twitter, c’est raconter à ses copains sa vie sexuelle : « J’ai été en couple pendant un certain nombre d’années. Au bout de six mois, cette histoire ne faisait plus récit avec les copains. Puis, à nouveau célibataire, j’ai renoué avec les rencontres d’une nuit et me suis retrouvée dans l’excitation de pouvoir les raconter à des copains. J’y pensais même quand j’étais avec le mec. D’ailleurs les amis qui étaient dans la même soirée que moi m’envoyaient des textos dès 7 heures du matin en me disant : "Alors ? Raconte !" »

Toutefois nos deux têtes branleuses de la scène intello-festive française sont aujourd’hui confrontées à un vrai drame personnel : elles ne savent plus glander. FB : « Une vraie glande, je n’y arrive plus. » JS : « Ce qui est intéressant, c’est le couple glande-ennui. La glande, pour les jeunes, n’est pas synonyme d’ennui, c’est une sorte de paresse active. On est là, avec d’autres, posés sur une banquette de café, devant un verre qui va nous faire six heures (la gueule du patron de café !). On se montre les textos sur les portables, on sort des vannes, ou même on ne dit rien. » Une telle profondeur de vue, ça fout les boules !

FB qui pratique l’analyse sociologique à coups de marteau se réclame bien sûr de Nietzsche : « Pour Nietzsche, la musique était la quintessence du vivant… » FB devrait peut-être s’aviser que le marteau nietzschéen se rapproche davantage de celui du chirurgien que de celui du chaudronnier et que la musique dont parle Nietzsche n’est pas exactement celle que lui, FB, pratiquait dans le groupe punk-rock nantais de sa jeunesse…

Sur le chapitre de la musique, précisément, FB nous apprend que Michael Jackson n’était pas qu’un chanteur, mais qu’il était d’abord un danseur. Si Michael Jackson avançait en donnant l’impression qu’il recule, FB et JS impressionnent, eux, en ne reculant devant rien (n’est-ce pas Audiard qui faisait dire à l’un de ses personnages : « Les cons, ça ose tout. Et c’est même à ça qu’on les reconnaît » ?)

Le nietzschéisme boutonneux de FB, lui faisant rejeter toute explication causale, produit une analyse explosive : « Prenons un exemple, un jeune qui détruit une vitrine (passons sur l’exemple !). On va immédiatement entendre des tas de discours qui vont ramener ce geste à sa causalité ; il pète cette vitrine parce qu’il souffre, qu’il est mal dans sa peau et dans la société, qu’il veut éradiquer le Capital, etc. On oublie quand même un truc très simple, c’est qu’il y a une jouissance à exploser une vitrine. » Je sens que si je pouvais exploser la gueule de certains trouducs médiatiques cela me ferait jouir. Mais ne suis-je pas en train de jouir ?

La conclusion de l’entretien revient à JS dont je rappelle en passant qu’elle est la fille bien née de Guy Sorman : « C’est aujourd’hui, à notre âge, que nous pratiquons en fait pleinement la jeunesse. Maintenant que nous sommes autonomes financièrement, que nous avons un appartement, une place dans la société. Nous avons la liberté et les moyens de nous éclater. La jeunesse est sans cesse entravée, parce qu’elle n’a pas de fric, parce qu’elle est sous surveillance des adultes, parce qu’elle a des boutons sur la gueule, parce qu’elle est éjaculateur précoce. » Il est bien connu que, passé l’âge ingrat de la jeunesse fauchée, nous sommes tous – à l’exception de quelques loosers qui l’ont bien cherché – pétés de thunes, esthétiquement triomphants et sexuellement ultra-performants.

Je fais un rêve, que, suite à une panne d’électricité bloquant toutes les issues, François Bégaudeau, Joy Sorman, Eric Zemmour, Elisabeth Lévy, Michel Maffesoli, Alain Finkelkraut, Claude Allègre, Jacques Attali et quelques autres se trouvent coincés dans un studio de radio ou de télévision (ce qui n’est pas complètement improbable, vu le temps qu’ils passent dans les médias) : on peut être quasi sûr qu’au bout de quelques heures le paysage médiatico-intellectuel français commencerait à s’éclaircir un peu.

 

Vous pouvez consulter les liens suivants pour vous faire une idée plus précise, si l’en est besoin encore, de la crétinerie abyssale que débitent à longueur de plateaux TV nos deux éminences spinozo-nietzchéo-deleuziennes tellement bien dans leurs baskets intello-festives :

 

http://www.youtube.com/watch?v=KSM8QTXazlk (la tête de Luchini !)

 

http://www.monsieurbuzz.net/clash-francois-begaudeau-vs-eric-naulleau-zemmour-video-4571

 

JLJ

Rédigé par immarcescible

Publié dans #actualité

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L
<br /> Trop beau le Bégaudeau !!! Avis aux fans groupis : sera à au forum fnac le mercredi 23/02/11 à 17 h 30 pour présenter "La blessure, la vraie".<br /> Quant à Chéreau, belle déception avec La pièce "Rêve d'Automne" et ce, malgré une belle distribution, Valéria (Et oui, la soeur de Carla), Pascal Greggory etc... Bon week end à toutes et tous.<br /> <br /> <br />
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J
<br /> La montée en puissance commentatrice des meufs réduirait-elle FM à l'impuissance ? Je n'en crois rien. Ce grand artiste méta-critique qui voudrait nous faire croire qu'il gît au fond de quelque<br /> demeure souterraine continuera, j'en suis sûr, de nous éblouir par son génie du clair-obscur (impur, à coup sûr, et c'est heureux).<br /> Par ailleurs, si l'essayiste et pugilot-journaliste Bégaudeau m'insupporte au-delà de tout (je crois avoir été clair - et non obscur - sur ce point), l'auteur "D'entre les murs" m'inspire des<br /> sentiments plus amènes même si nous ne sommes pas de la même chapelle. Quand au film (de Laurent Cantet) il y aurait beaucoup à dire (plutôt en bien), mais le temps ne m'épargne guère...<br /> <br /> <br />
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N
<br /> FM revient sur le devant de la scène. Certainement agacé par les commentaires ordinaires et médiocres des ces derniers jours. Il est vrai qu'il est impossible de rivaliser avec ce puriste (FM).<br /> Merci. C'est un vrai plaisir.<br /> <br /> <br />
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M
<br /> Très intéressante cette critique,et fort instructive...J'avais espéré trouvé quelques mots sur le film Entre les murs de Begaudeau en parcourant ton article,car je pense que ce blog traite surtout<br /> de cinéma, donc je voulais savoir ce que tu en penses du film et peut-être même du roman...mais ce point pour je ne sais quelle raison n'a pas été traité...<br /> <br /> <br />
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F
<br /> Enfin Immarces vint ! (pastiche médiocre, mais je ne peux ni ne veux chercher à rivaliser avec un maître, ce qui explique mon silence, et non le moindre dédain pour le talent réel de celui qui ne<br /> confond pas son geste littéraire et une boisson méridionale numérotée 51).<br /> Je passe à plus sérieux (mais je maintiens l'expression de ma révérence pour la réussite des pastiches). J'ai rarement lu pamphlet plus percutant. Au point qu'il me paraît nécessaire - à la manière<br /> de l'oxygène dans l'air que l'on respire, ou du fameux marteau qui cherche à faire entendre le son de ce sur quoi il frappe - qu'Immarces fasse parvenir au plus vite ce propos salutaire au magazine<br /> politiquement correct qui fait dans la culture branchouille et dont il est question dans ces lignes qui sont autant d'éclairs légers dans le ciel sombre et pesant de notre moment de<br /> non-histoire.<br /> Allez, Immarces (j'aime bien ce diminutif qui sonne et siffle un peu comme Ramses)! Soit le digne héritier de Nietzsche et, contrairement à ces vulgaires idoles dont le gâtisme nous rote aux<br /> oreilles les relents de foie gras dont ils font leur petit déj ou qu'ils proposent à leur félin de compagnie avec pédigrée, réserve-leur ainsi le sort qu'ils méritent (même s'ils ne sont que des<br /> ombres à peine visibles à côté des idoles dont Nietzsche s'occupait) :<br /> "Il y a plus d'idoles que de réalités dans le monde : c'est là mon "mauvais oeil" pour ce monde, c'est là aussi ma "mauvaise oreille"... poser ici des questions avec le marteau et entendre<br /> peut-être comme réponse ce fameux son creux qui parle d'entrailles gonflées -quel ravissement pour quelqu'un qui, derrière les oreilles possède d'autres oreilles encore, - pour moi, vieux<br /> psychologue et attrapeur de rats qui arrive à faire parler ce qui justement voudrait rester muet..." (Le crépuscule des idoles, Avant-propos)<br /> <br /> <br />
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