8 fois debout, Xabi Molia

Publié le 26 Mai 2010

Sept fois par terre, huit fois debout, trois fois rien : sept et huit font quinze et trois font un petit film français, un film modeste, un petit bout de cinéma qui secoue ses pellicules et qui spécule sur la patience et la bienveillance du spectateur (lequel aurait tort de lui refuser l’une et l’autre).

Soit Elsa (Julie Gayet) et Mathieu (Denis Podalydès), deux êtres incapables de s’intégrer socialement, deux êtres qui roulent à contresens sur les chemins durs aux miséreux de la vie moderne et qui de petits boulots en petits fiascos personnels peinent à se rencontrer.

Tous les deux hors-jeu social : elle paumée, lui looser (le cauchemar de Joy et François). Quadragénaires, à vue de nez. Ils sont voisins, sur le point l’un comme l’autre d’être expulsés de leur logement dont ils ne paient plus les loyers.

Elsa est mythomane, mais pas gravement, elle vole un peu chez ses employeurs au noir ; elle fait partie de ces gens dont on dit qu’ils sont ingérables parce que trop imprévisibles, elle a un fils de dix ans qu’elle peut voir un week-end tous les quinze jours : dix et quinze font une mère qui perd le fil de ce qui la relie à son fils dont le père assure l’éducation. Au cours d’une virée en voiture près de l’océan (la voiture, ultime chez-soi) elle amène son fils au bord de la noyade, pour voir, pour réagir, peut-être…

Mathieu est plutôt du genre méditatif ; il pratique en solitaire le tir à l’arc dans la forêt du coin (il s’est inventé ce loisir pour donner le change dans les entretiens d’embauche). Pour lui, atteindre sa cible c’est passer à côté de tout le reste. De fait, par maladresse, il tire de peu à côté d’enfants qui se promenaient avec leur mère dans la forêt…

 

Huit fois debout

 

L’un et l’autre passent des entretiens d’embauche. Ils ont des trous dans leurs CV. Des trous gros comme le néant au milieu de l’être. Elle est presque totalement muette lors de ses entretiens ; lui, en présence de ses éventuels employeurs, soutient l’importance du doute, de l’examen introspectif, du nécessaire questionnement personnel pour savoir si ça vaut vraiment le coup de travailler et se dit maintenant convaincu, enfin presque… Ce qui n’est pas sans faire écho à la démarche de Julien Prévieux, cet artiste qui ces dernières années envoyait des lettres de non-motivation en réponse à des offres d’emploi parues dans la presse ou proposées par l’ANPE. Telle lettre commençait ainsi : « Monsieur le maire, Ja ba bo bu co le ka kruk krax krax tourlupinouuuuille... ». Telle autre adressée à La Croissanterie : « Je dois dire non à ton job. Je suis bientôt dans un meilleur autre job que les croissants. Dans l'attente de ta réponse, je te dis, Madame, tous mes meilleurs sentiments » Autre lettre : « Je ne comprends pas pourquoi vous voulez me punir aux travaux forcés sur des bases de données... Je vous en prie, ne m'embauchez pas. » Réponse du DRH de l’entreprise : « Malgré tout l'intérêt que présente votre candidature, nous sommes au regret de vous dire qu'elle n'a pas été retenue. »

 

Huit fois debout

 

Encore un mot sur 8 fois debout. Elsa tombe beaucoup et compte sur les autres pour amortir ses chutes. Mais c’est beaucoup demander. Mathieu, lui, réinvente une forme de vie sauvage à l’écart de la ville. Vont-ils se noyer, disparaître des radars de l’administration ? Vont-ils enfin filer la romance dont le film pose les jalons incertains ? C’est au spectateur d’en décider.

 

Jean-Luc Jousse

Rédigé par immarcescible

Publié dans #cinéma

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